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Salaire, conditions de travail, moyens de protection : La galère des convoyeurs de fonds et de valeurs

dimanche, 01 octobre 2017 17:01

Ils roulent dans des véhicules blindés, transportant des centaines de milliards par jour. Des hommes qui vivent dans l’argent, mais tirent le diable par la queue.

« J’ai déjà transporté 2 milliards de Fcfa», nous dévoile un convoyeur. « Moi, mon plus gros montant s’élevait à un milliard », nous dit un autre. Pour le troisième, c’était juste 800 millions. Les convoyeurs peuvent se vanter d’avoir eu entre leurs mains des sommes colossales. Des sommes que la majorité de leurs concitoyens ne verront, encore moins ne toucheront de toute leur existence. Mais ces montants vertigineux ne font que passer entre leurs mains. En effet, « super riches » le jour, les convoyeurs de fonds tombent dans le dénuement, une fois le service terminé. Aujourd’hui, deux sociétés se partagent le marché des transports de fonds et de valeurs : Brink’s, redevenu Codival, est la plus ancienne et aussi la plus connue. A côté, il y a la Société africaine de logistique et de valeurs (Salv), la nouvelle venue qui n’a pas réussi à détrôner son concurrent.

T.Y*. est convoyeur à Codival depuis un certain nombre d’années. Il touche, nous dit-il, moins de 300 000 FCfa comme salaire brut. À Salv, si l’on en croit les convoyeurs interrogés, la grille salariale n’est pas plus attrayante. D’une société à l’autre, les complaintes des travailleurs ont les mêmes sonorités aiguës du désenchantement. Leurs refrains chantent la médiocrité des salaires et les conditions de travail difficiles.

Faire à la fois envie et pitié

Au début, les convoyeurs étaient recrutés parmi les anciens militaires et policiers. Le métier a été ensuite ouvert aux agents de sécurité et d’intervention et ce, après une minutieuse enquête de moralité.

« Mais aujourd’hui, tout le monde peut devenir convoyeur. Il suffit de connaître un des patrons», déplore un travailleur. « Ils recrutent à partir du Bepc, pour éviter d’avoir des contestataires, parce qu’ils pensent qu’au-delà de ce niveau, les agents connaissent mieux leurs droits et sont plus aptes à les défendre », ajoute l’un de ses collègues. Les responsables, eux, préfèrent parler de la nécessité de rajeunir l’effectif. « Les anciens militaires arrivaient déjà fatigués. C’est un métier très contraignant qui demande des efforts physiques. D’où la nécessité d’un personnel plus jeune. Mais comme pour les anciens militaires d’hier, pour les civils d’aujourd’hui, le critère de bonne moralité n’est pas négociable », explique le chef de sécurité de Codival qui estime que pour être un bon convoyeur, on n’a pas besoin d’être bardé de diplômes.

«Malheureusement, avec les critères de recrutement, les nouveaux patrons ont tout changé. Nous débutons maintenant avec la catégorie 2 au lieu de la catégorie 5. Ce qui a un impact sur le salaire», indique un convoyeur. Cette situation, dit-il, avait été dénoncée dans le temps par les délégués syndicaux qui exigeaient de meilleures conditions de travail et de vie. Accusés de perturber le fonctionnement de l’entreprise, ces syndicalistes ont été licenciés pour faute lourde. « C’est faux de dire que nos camarades ont perturbé le travail. La veille du jour indiqué, les patrons les ont empêchés d’entrer dans l’entreprise », affirme un travailleur. Depuis, les revendications sont difficilement contenues.

En juillet 2014, excédés, les travailleurs avaient lancé un mouvement de grève.

Le samedi 19 juillet, ils ont fait le blocus de leur siège à Vridi. Montés sur le toit armes au poing et contrôlant l’entrée, les travailleurs avaient interdit l’accès des locaux aux grands patrons. « Cela fait 14 ans que ces patrons gèrent cette entreprise. Ils n’ont rien fait pour les travailleurs», dénonçaient certains. «Il y a beaucoup de méchanceté de la part de nos responsables», avaient estimé les autres. Par ce bras de fer, ils espéraient obtenir ce qu’ils n’ont pas eu par les négociations.

«Nous exigeons une augmentation de salaire de 200 000 Cfa, un bonus semestriel de 200 000 Cfa et l’achat d’un terrain pour l’ensemble des travailleurs», revendiquaient-ils crânement.

«Aujourd’hui, le portefeuille client a augmenté et la charge de travail avec. Nous n’avons plus de vie. On commence la journée à 6h30. Le service s’achève vers 20h et on regagne nos maisons vers 23h», nous avait alors expliqué l’un des porte-parole.

L’anonymat est la chose qu’ils partagent le mieux. Personne ne veut parler à visage découvert.

Des travailleurs espionnés, gare aux bavards

« Les convoyeurs sont libres de parler à qui ils veulent, mais ils sont tenus au secret professionnel dans le domaine sécuritaire. C’est quand ce secret est violé que la direction générale prend des sanctions pour protéger l’ensemble des employés et garder la cohésion au sein de l’entreprise », explique Guy Komena, le directeur général de l’ex-Brink’s. « Nous travaillons dans la sécurité. S’ils vous parlent, nous trouverons toujours celui qui vous a donné ces informations », a prévenu le chef de sécurité qui avait alors demandé à un superviseur de se tenir prêt à enquêter sur les convoyeurs bavards en fonction des informations qui paraîtront dans la presse. Simple intimidation ? La mise en garde est diversement appréciée par les travailleurs. Certains la prennent très au sérieux quand d’autres préfèrent en rire. Mais tous ceux qui acceptent de parler s’entourent de beaucoup de précautions. Loin des regards et des oreilles indiscrètes. « S’ils sont si forts pour les enquêtes, pourquoi n’ont-ils pas retrouvé l’assassin de l’un de nos collègues ? Notre collègue a été abattu et jusqu’à présent, personne ne sait qui l’a tué et pourquoi. Que le chef de sécurité, qui est un ancien de la police judiciaire, fasse aboutir cette enquête », s’énerve un agent qui dénonce les enquêtes très sélectives. Ce dernier cite nommément un des grands responsables de la société qui, selon lui, n’a aucune leçon de moralité à donner à qui que ce soit. « C’est n’importe quoi !», nous lance un autre agent qui refuse de nous dire son nom. Ils affirment tous que les convoyeurs, malgré la spécificité de leur métier, sont mal payés. « Les convoyeurs vivent dans la misère. La plupart habitent Adjouffou et Gonzagueville», ajoute un autre qui nous fait jurer de ne pas le citer.

Acculés par les problèmes existentiels, certains sont obligés de quémander de l’argent à certains clients ou encore aux caissières dans les banques. Ternissant l’image de la société.  « C’est humiliant, mais nous ne sommes que des humains et parfois, nous n’avons pas vraiment le choix », se justifie un agent. Interrogés sur le traitement salarial des convoyeurs, des responsables estiment qu’ils devraient en être heureux. « Quand j’ai débuté, j’étais loin de ce montant », nous dit un superviseur. Ce dernier ne semble pas voir une différence fondamentale entre le travail d’un convoyeur de fonds et celui d’un vigile qui, lui, touche parfois 60 000 F Cfa.

En plus des salaires qu’ils jugent minables, les convoyeurs dénoncent les conditions de travail pénibles. « Nous montons à 7h. Parfois, après avoir travaillé à Abidjan jusqu’à 9 heures, on nous envoie à Yamoussoukro, Gagnoa. Et nous devons faire un aller-retour», explique un agent. « C’est pourquoi vous voyez souvent des chauffeurs de fourgon blindé rouler comme des fous sur les routes. Nous n’avons pas le droit de nous arrêter pour manger, alors qu’il nous est interdit de le faire dans les fourgons. Beaucoup d’entre nous violent ces consignes. C’est ainsi que dans certains blindés, vous trouverez des couverts ».

Petite prime, risques énormes

Le transport de fonds et de valeurs est une activité à risques. Et la plupart jugent leur prime de risque qui s’élevait à 45 000 F Cfa, ridicule. Nombreux sont les convoyeurs qui se plaignent aussi des moyens de protection.  « Nous exerçons un métier à haut risque. Pour nous protéger, nous avons besoin de moyens plus sophistiqués». À Codival, les responsables se disent conscients de cette réalité.  « Nous investissons presque un milliard de FCfa pour sécuriser nos activités et nos employés. Nous avons mis en place une procédure de sécurité ainsi que des véhicules de surveillance », explique Guy Komena

Aux risques liés à leur métier s’ajoutent les humiliations. « Si tu es victime de braquage, tu vas comprendre qui a mis l’eau dans coco », lance un convoyeur, utilisant une expression bien ivoirienne. « Nous avons des collègues qui sont à la Maca (Maison d’arrêt et de correction d’Abidjan ».

« Ce n’est pas nous qui les avons mis en prison. Nous avons simplement porté plainte contre X. C’est à la suite d’une enquête qu’ils y sont allés parce qu’il y a des zones d’ombre», s’était défendu le patron de la sécurité

A. D a été convoyeur. Il vit aujourd’hui dans un quartier populeux d’Abidjan. De son passage à Brink’s, il garde un mauvais souvenir fait d’accusations, d’humiliations et surtout un passage au violon de la Police judiciaire (PJ) en 2007 qu’il n’est pas près d’oublier. « Lors d’une opération de livraison à la Sgbci, un sac de 30 millions a été subtilisé par un agent qui se trouvait dans le fourgon. J’ai été arrêté par Brink’s et déposé à la PJ où j’ai passé neuf jours». Il sera innocenté par la suite,mais le mal était déjà fait. L’ex-agent, aujourd’hui encore, se dit écœuré car le préjudice moral subi est inestimable. Il accuse la société d’avoir amené un vigile et un agent de la Sgbci à faire de faux témoignages. Et cet ancien travailleur a porté plainte pour licenciement abusif et dénonciation calomnieuse.

Z. L*, lui aussi, en a gros sur le cœur. « Le 19 janvier 2005, c’était à la veille de la fête de Tabaski. De retour d’une mission, nous avons eu un accident entre Lakota et Gagnoa. Mon collègue est décédé une semaine après. Moi, je m’en suis sorti avec de nombreuses séquelles.  J’ai eu cinq côtes cassées, j’ai perdu ma rate. J’ai également été touché à la tête et au pancréas », relate cet ex-employé.

«J’ai commencé à poser des questions et à mener des enquêtes. C’est à ce moment-là que les responsables ont fait pression sur moi pour que je démissionne. Ils ont menacé de me coller une faute lourde », explique-t-il.

Ce travailleur a finalement été licencié en janvier 2006, soit un an après son accident. « Son licenciement n’est pas lié à son accident de travail, mais au non-respect de la procédure pendant les heures de travail. Il a été pris par un directeur en train de surfer sur internet, en oubliant de refermer les portes de sécurité », soutient Guy Komena.

Il a porté plainte contre Brink’s. Après ce procès, il dit mener une vie paisible loin des fourgons. La page Brink’s, il l’a tournée, selon lui, sans regret.

Pour les autres, les jours s’égrènent et personne ne voudrait avoir à faire face à un braquage.

SETHOU BANHORO

*Les initiales ont été changées

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