Retour des déplacés de guerre: Pourquoi la prise en charge psychologique est nécessaire

dimanche, 19 janvier 2014 11:10
Retour des déplacés de guerre: Pourquoi la prise en charge psychologique est nécessaire Retour des déplacés de guerre: Pourquoi la prise en charge psychologique est nécessaire Crédits: DR

[19-01-2014. 11H 10] La bonne réinsertion des déplacés de guerre dépend de l’importance qui sera accordée à leurs prises en charge psychologiques. Malheureusement, ce volet est généralement négligé lorsqu’on demande aux populations déplacées de guerre de rejoindre leurs différents villages.

Retour des déplacés de guerre: Pourquoi la prise en charge psychologique est nécessaire

Le jeune Gueu André retourne à Grabo pour rejoindre son poste de travail, après avoir séjourné à Abidjan chez sa grande sœur, où il a débarqué en février 2003. C’était à la suite du déclenchement de la crise militaro-politique de septembre 2002. Pour aider à la réinsertion du "nouvel arrivant" dans cette localité, où il vivait heureux avec sa petite famille avant la guerre, Gueu André va participer, en même temps que l’ensemble de la population, à plusieurs séances publiques de discussions dirigées par des experts-psychiatres. Au bout d'un certain temps, ces rencontres thérapeutiques permettront à Gueu André de reprendre confiance en lui et d’accepter les autres ….

Ainsi, du fait de cette prise en charge psychologique, André ne fera plus les cauchemars qu’il faisait lorsqu’il vivait à Abidjan….

Voilà à grands traits le tableau qui devrait, en principe, prévaloir pour une meilleure réintégration des nombreux déplacés de guerres. Qui, avec le retour de la paix, regagnent en masse leurs habitations dans les ex-zones assiégées.

En tout cas, selon le Dr Waota, ex-coordonnatrice du volet santé mentale de la Cellule solidarité et action humanitaire,  créée au début de la crise militaro-politique de septembre 2002, c’est l’une des actions à mener afin d’assurer une réussite totale de l’opération du retour des déplacés de guerre.

Pour mieux comprendre l’intérêt de ce schéma proposé par les experts ivoiriens en matière de psychiatrie, replongeons dans l’univers tourmenté des déplacés de guerre. Qui, vivent ces cauchemars au quotidien.

"Chaque nuit, mon jeune frère ne fait que des cauchemars. Il hurle à tue-tête le nom de sa femme et de ses enfants, tout en se débattant dans son lit, comme s’il était attaqué par une bête sauvage. C’est donc tout en sueur qu’il se réveille chaque fois en pleine nuit, en larmes. Il arrive très fréquemment que son sommeil très agité réveille toute la maisonnée. Il a même tenté de m’étrangler une fois dans ses gesticulations. Alors que je voulais l’aider à se calmer. Depuis ce jour, personne ne veut plus partager la même chambre que lui ’’.

C’est ainsi que dame Gueu Albertine décrit le sommeil de son jeune frère. Celui-ci a débarqué chez elle, à Abidjan en février 2003.

La cinquantaine passée, cette veuve a recueilli chez elle Gueu André, son frère, instituteur de son état.

Il était en poste dans un village de Grabo. Albertine raconte que André était en classe avec ses élèves lorsque son village a été attaqué un vendredi de janvier 2003 par des assaillants. Plusieurs villageois et un des élèves d’André ont été tués en sa présence. Fait prisonnier, André a réussi à échapper à ses ravisseurs. Après plusieurs jours de marche dans la forêt dense, il s’est retrouvé à Tabou, en zone sous contrôle gouvernemental. Gueu André va par la suite rejoindre son aînée à Abidjan. Dans la débandade, Gueu André a perdu les traces de sa femme et de ses 3 enfants, jusqu’à ce jour.

Anne Marie Doué, elle, vivait avec son mari et leurs 4 enfants à Néka, lorsque cette cité a été attaquée par des assaillants. Elle a réussi à s’enfuir avec sa famille. Laissant derrière elles tous leurs biens. Anne-Marie trouve refuge chez ses beaux parents à Abidjan-Yopougon. Après le retour de la paix dans la région, son mari et elle ont décidé de retourner chez eux en 2005.

Une fois sur place, la jeune dame se rend compte que la résidence familiale que le couple a réalisée avec toutes ses économies a été littéralement pillée, toiture enlevée, tous les sanitaires emportés etc.

N’ayant pas pu supporter le choc émotionnel, Anne Marie a eu des troubles mentaux. Ce qui lui a valu de séjourner pendant un moment à l’hôpital psychiatrique de Bingerville.

Et pourtant, son entourage explique qu’elle donnait l’impression d’être psychologiquement très forte. Puisqu’elle était toujours la première à apporter sa compassion à ses concitoyens qui ont, eux aussi, fui leurs villages du fait de la guerre.

Comme Gueu André et Anne Marie Doué, ils sont nombreux les déplacés de guerre qui, une fois de retour chez eux, développent des troubles mentaux. Cette situation pose le problème de la prise en charge psychique des déplacés de guerre.

La question de la prise en charge psychologique et psychique des déplacés s’est-elle faite selon la norme ? Les différents cas de névroses traumatiques et de troubles mentaux constatés chez certaines personnes après leur retour en ex-zone de guerre ne sont-ils pas dus à un dysfonctionnement dans le processus de prise en charge ?

La crise militaro-politique qui s’est ouverte le 19 septembre 2002, a chassé plusieurs milliers de personnes de leurs villages ou lieux de résidence.

C’est donc dans des conditions très difficiles que les populations ont rejoint les zones sécurisées.

Dès le début des hostilités, le gouvernement ivoirien a mis sur pied une Cellule de solidarité et d’actions humanitaires pour prendre en charge les nombreux déplacés et exilés qui fuyaient les zones de guerre. Elle était chapeautée par l’ex-ministre de la Solidarité, de la Sécurité sociale et des Handicapés.

À l’initiative du Syndicat des cadres supérieurs de la santé (Synacass-ci), le volet santé mentale a été intégré dans le programme d’activité de la cellule. Ce volet sera coordonné par le Dr Waota.

"Quand la guerre a commencé, il y avait beaucoup de structures qui faisaient la prise en charge médicale. Nous avions constaté que le volet psychologique, santé mentale n’existait pas. C’est ainsi que le SG du Synacass-ci m’a chargé de mettre en place ce projet que le syndicat a lancé",  soutient-elle.

Selon le Dr Waota, les psychiatres et psychologues de la cellule vont installer des stands de consultations. «Nous faisions un scanning systématique au plan psychologique de toutes ces personnes qui sortaient des zones de guerre. Puisque le fait d’être dans une zone de conflit, de subir un déplacement, sont en soi des éléments traumatisants qui perturbent et qui déstabilisent», relève-t-elle.

Le vice-président de la Cellule de crise et d’action humanitaire, M. Palé Dimaté, ne dit pas autre chose lorsqu’il affirme que sa structure s’est arrangée de sorte à avoir une prise en charge psychologique des déplacés et réfugiés.

«Nous recevions les déplacés ; puis nous les traitions au plan psychologique avant de les convoyer vers les lieux où ils pouvaient aller», explique t-il. Avant de préciser que même lorsqu’il se déplaçait en dehors du pays pour le compte de la Cellule solidarité et action humanitaire, son équipe comprenait ‘’des psychologues, des sociologues …’’. 

Cette initiative va permettre ainsi à la Cellule de crise d’obtenir de bons résultats en un  temps record. Ainsi, selon le Dr Waota, entre 2003 et août 2004, près de 12.000 consultations psychologiques ont été effectuées. «Mais de façon globale, nous avons tourné autour de 20.000 consultations», soutient-elle.

Malheureusement les prises en charge psychologiques des déplacés de guerre n’iront pas à leur terme avec la suspension des activités du volet santé mentale fin 2004. «Par faute de moyens financiers, nous avons dû suspendre la prise en charge psychiatrique. Nous avons arrêté. Alors que le travail n’était pas achevé», regrette le Dr Waota.

En effet, selon les experts, la Côte d’Ivoire compte en qualité et en nombre suffisant  le personnel nécessaire pour s’occuper de la santé mentale des déplacés de guerre. Seulement, ce sont les moyens qui ont manqué. Cette version est confirmée par les praticiens eux-mêmes. «Il n’y avait plus de moyens pour travailler», soutient le Dr Waota.

En clair, les ressources financières étaient insuffisantes pour s’occuper des psychologues. Qui, n’étaient pas pour la plupart des fonctionnaires. Ces jeunes médecins étaient presque tous au chômage. «Nous n’avions pas toujours les ressources financières nécessaires pour assurer leur motivation, ne serait-ce que des primes de déplacement pour se rendre sur les lieux de travail.

Alors que ce sont des personnes ressources très importantes», déplore Dr Waota. Conséquence, les prises en charges des personnes traumatisées sur le terrain se sont alors estompées. De sorte que les personnes suivies psychologiquement sont aujourd’hui livrées à elles-mêmes.

Selon les experts, cette situation de prise en charge psychologique incomplète fait courir de grands dangers aux déplacés de guerre et aussi à tous ceux qui n’ont pas bénéficié de consultations.

Pour le Pr N’Goran Amani, enseignant titulaire de psychiatrie à l’université de Cocody, la guerre a provoqué un grand traumatisme chez les déplacés.

Avant de révéler que les troubles liés aux traumatismes de guerre interviennent en zone de sécurité ou en temps de paix.

"Les troubles liés aux traumatismes de guerre sont donc suspendus chez les patients, le temps que va durer la situation de ni paix ni guerre ou de paix que connaît le pays", explique le Pr N’Goran Amani.

Prenant le cas d’un déplacé de guerre de Bouaké et qui n’y est plus retourné pendant la dizaine d’années qu’a duré la crise.

Celui-ci peut développer une névrose traumatique, une fois qu’il va prendre la pleine mesure de l’ampleur du dégât dans son univers qu’il a laissé à Bouaké. C’est une forme de trouble mental.

Selon les experts, le délai d’éclosion de la névrose traumatique est suspendu au retour en zone de sécurité.

Les spécialistes définissent la névrose traumatique comme la résultante d’une confrontation à une situation de risque de mort violente, soudaine et imprévisible. Le sujet peut très bien être victime, acteur ou spectateur.

Les facteurs aggravants ou les caractéristiques les plus fréquentes d'un événement traumatique sont la peur intense, un sentiment d'horreur, d'impuissance ou de frustration, de culpabilité ou de honte, de l'isolement ou le sentiment d'isolement et l'incompréhension de la situation.

"Parfois quelques petits signes discrets peuvent attirer l'attention : repli sur soi, sentiment de ne pas être compris, distraction exagérée", indique le Pr Amani. Avant de révéler qu’après le temps de latence, les symptômes de la névrose traumatique apparaissent.

Les symptômes spécifiques concernent le syndrome de répétition caractéristique de la névrose traumatique.

Dans son volet nocturne, le syndrome de répétition se traduit par des rêves ou le plus souvent des cauchemars répétés.

Les cauchemars reproduisent plus ou moins fidèlement la scène traumatique. Ils sont souvent vécus intensément, provocant volontiers un sommeil agité ou un réveil.

C’est donc de cette névrose traumatique que M. Gueu André souffre (cas décrit plus haut) depuis qu’il est chez sa grande sœur à Abidjan. La fréquence de ces rêves est variable : plusieurs dans une même nuit. Et cela de façon quotidienne ou hebdomadaire, voire plus. A l'état de veille, le sujet revit la scène traumatique avec plus ou moins d'intensité.

L'évocation répétitive du souvenir peut s'accompagner d'images ou de perceptions plus ou moins vives des odeurs, des bruits, etc. L'exposition à des situations ressemblant plus ou moins à l'événement traumatique provoque des palpitations, des sueurs abondantes, etc.

La réaction de sursaut est une forme élémentaire et fréquente du syndrome de répétition. C’est le cas d’un patient qui sursaute dès que sonne le téléphone.

Le sujet va tenter d'éviter les pensées, les conversations, les livres, les films à la télévision qui peuvent être associés au traumatisme. Il va aussi s’éloigner des personnes, des lieux, des activités qui peuvent éveiller un souvenir du traumatisme.

D’autres maladies peuvent être liées aux traumatismes de guerre. Il s’agit entre autres de la paralysie, la cécité, les  migraines, la constipation, des douleurs et courbatures.

Les experts ivoiriens de la psychiatrie soutiennent qu’il aurait fallu identifier parmi les déplacés ceux qui étaient susceptibles de déclencher les symptômes.

En effet, après la survenue d'un événement, des techniques préventives aux névroses traumatiques sont développées. Elles concernent les structures de soins urgents qui doivent tenir compte de la notion de traumatisme psychique.

Il consiste à diminuer le "temps d'exposition" au stress avec un retour rapide en "zone de sécurité". Il faut aussi écouter le récit spontané de la situation même si cela n'a pas d'incidence sur les soins.

Le praticien va expliquer ce qu’il fait pour éviter les inquiétudes. Il va rassurer rapidement devant la normalité des résultats des examens cliniques et para-cliniques.

Des techniques plus structurées de prise en charge précoce sont aussi très efficaces. Il s’agit du ‘’débriefing’’.

C’est une technique de groupe. Qui vise la verbalisation et une évocation rapide de l'événement, à l’effet de permettre aux individus de retrouver une maîtrise. Il est donné des explications ou une lecture des événements. Il est tenté de désamorcer les sentiments d'échec ou de culpabilité.

 

Theodore Kouadio

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