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''Repassage de seins'': Une autre mutilation… qui continue ses ravages au Cameroun

jeudi, 14 mai 2015 15:24
''Repassage de seins'': Cette autre mutilation… qui continue ses ravages au Cameroun ''Repassage de seins'': Cette autre mutilation… qui continue ses ravages au Cameroun Crédits: DR

Moins médiatisée que l'excision, le ‘’repassage des seins’’, pratique traditionnelle répandue au Cameroun continue de faire des ravages dans le milieu de jeunes filles dans ce pays d’Afrique central. Selon les parents qui s’adonnent à cette pratique, l’objectif est de freiner le développement de la poitrine de leurs progénitures. Cette situation n’a–t-elle pas un impact réel sur l’avenir des victimes de cette coutume ?

« Rentrée de l’école un après-midi alors que j’étais en classe de 5ème, ma tante et ma mère m’ont suivie dans la chambre. Ma tante très corpulente va me maintenir de force sur ma couchette après m’avoir ôté mes vêtements. Ma mère, qui avait préalablement chauffé une pierre dans du feu ardent va l’appliquer sur mes têtons avec force précision. Alors qu’elle s’est protégée la main avec un morceau de pagne », se souvient encore comme si c’était hier, Elouna E. Avant de poursuivre en expliquant que le jour suivant, sa mère et sa tortionnaire de tante vont rééditer les mêmes gestes.

« Ne pouvant plus supporter la douleur et les brulures occasionnées par cette pierre brûlante, j’ai dû fuir la maison familiale pour me réfugier chez une parente éloignée dans un quartier de Douala », indique la jeune dame qui avait à cette époque (2010), 15 ans.

Ses malheurs ne vont va pas pour autant s’arrêter là. C’est que, logeant désormais dans la clandestinité chez des parents éloignés, le fils de sa bienfaitrice, va la violée, une nuit alors que celle-ci était absente de la maison. « Je suis tombée enceinte. Je me suis retrouvée dans la rue quand j’ai expliqué à la bonne dame ce que son fils m’a fait ».

Grâce aux actions des organisations non gouvernementales opérants dans le domaine de la lutte contre le ‘’repassage de seins’’, Mlle Elouna E,  aujourd’hui, la vingtaine révolue remonte lentement la pente avec son fils de 5 ans.

Caroline (Ce n’est pas son vrai nom), elle n’avait pas 9 ans et que ses seins ont commencé à pousser dans sa poitrine. Sa grand-mère, qui s’occupe de la jeune fille alors que sa mère très préoccupée, continue ses études à Yaoundé. Pour elle, les seins de sa petite-fille sont précoces. Et, il fallait empêcher absolument le développement de la poitrine de la fillette.

Il n’est pas question de revivre la situation que la mère de Caroline a vécue, il y a 9 ans de cela. Sa fille très brillante, avait 14 ans et en classe de seconde dans un lycée d’enseignement général à Yaoundé. Ayant une forte poitrine, elle s’est fait enceinter par un de ses camarades de classe.

« L’accouchement de ma fille n’a pas du tout été facile. Ces appareils génitaux n’étant pas réellement prêts pour un accouchement par voie basse. Elle devait subir une césarienne alors que la famille arrivait à peine à se nourrir », soutient la Grand-mère de Caroline.

Après l’accouchement, elle est restée 2 ans à la maison, pour retrouver la santé. Mais surtout, trouver un accord avec les parents du père du bébé, avant de reprendre le chemin de l’école.

C’est donc, sans hésitation que la mère de Caroline a donné son accord pour que sa fille passe un ‘’repassage de seins’’. Ainsi depuis 3 mois, tous les soirs, le cousin de la grand-mère qui s’est ‘’spécialisé’’ en la matière vient masser la poitrine de la petite-fille. Les cris et pleures de la fille chaque soir à la même heure n’émeuvent personne dans sa famille, ni dans son entourage. Les situations vécues par la petite et Caroline et Elouna ne sont pas des cas isolés au Cameroun.

Selon une étude réalisée en 2013 par l’Institut pour la Recherche, le Développement Socioéconomique et la Communication (Iresco) pour le compte de la GIZ sur ce fléau a révélé que la pratique touche encore près de 12% d’adolescentes dans ce pays d’Afrique centrale. « Les jeunes filles de 11 à 14 ans, soit 38 % environ des victimes, apparaissent comme les plus touchées », indique le document.

Comment le repassage des seins s’opère-t-il ?

Selon l’anthropologue Camerounais, Dr Flavien Ndonko, qui a réalisé plusieurs travaux de recherches sur le sujet, explique que pour faire disparaître les seins, il est plus souvent utilisé les pilons ou les pierres à écraser les condiments, préalablement chauffés.

Le scientifique indique que les peaux de bananes plantains, de feuilles et de serviettes chaudes sont aussi utilisées pour être frotté vigoureusement sur les poitrines frêles, nues de ces jeunes filles. « A cause de la croissance, ces poitrines de ces adolescentes sont douloureuses », confie Dr Ndonko.

L’anthropologue révèle que d’autres personnes utilisent des « serres-seins » ou du sel et du pétrole pour masser les seins naissants. Des pratiques rituelles sont également sollicitées comme tactiques. Elles consistent  à organiser des cérémonies aux cours desquelles, les jeunes filles embrassent le tronc d’un bananier et  tournent autour de celui-ci pour que la poitrine reste lisse comme le tronc de cette grande plante à feuille longue.

Bessem Ebanga est la secrétaire exécutive du Réseau national des associations de tantines (Renata), une association de filles-mères qui lutte contre le "repassage" des seins des adolescentes au Cameroun. Elle confie que la pratique touche l’ensemble de la société camerounaise. Touchant des familles défavorisées et des familles riches. Cependant, « l’incidence est plus importante en zone urbaine que rurale », soutient-elle.

Pour les chercheurs, cette forte incidence en milieu urbain est une résultante de l’exode rural. Selon eux, les personnes qui s’installent en ville perdent le contrôle sur la sexualité de leurs enfants. Et comme le sexe est tabou et que les seins sont un signe de puberté, les parents préfèrent effacer ce qui rappelle la sexualité plutôt que de parler de sexualité: pour eux, en parler va donner envie d’avoir des relations sexuelles.

Et pourtant, selon les travaux de recherches réalisés par Bernadette Kamgne Kamga de l’Institut Supérieur des Sciences de la Sante de Bangangté, qui a soutenu un doctorat de médecine sur le sujet, malgré le repassage de leurs seins, nombre de femmes ont eu un enfant très jeune.

Les conséquences

Selon l’étude réalisée par l’Institut pour la Recherche, le Développement Socioéconomique et la Communication (Iresco) pour le compte de la GIZ, le phénomène constitue un traumatisme psychologique et physique pour certaines femmes qui ont été victimes de ces pratiques.

Le document révèle aussi que « près de la moitié (45,7%) des victimes qui ont participé à l’étude déclarent que leurs seins ont eu une anomalie après le repassage. Les conséquences les plus récurrentes sur les seins sont la diminution de la taille (42,5%) ; les douleurs (24,5%) ou une inflation du volume (21%) ».

Les travaux de recherches indiquent aussi que, 3,7 % de filles interrogées se sont retrouvées avec des seins blessés ; 8% avec un sein plus grand que l’autre; tandis que 2% ont subi l’ablation d’un sein, etc.

L’étude montre également que 17% des cas de kystes et les abcès détectés chez les femmes dans le pays sont souvent les conséquences de cette pratique. « En tout cas, le repassage de seins est un facteur de développement du cancer du sein », insiste Bernadette Kamgne Kamga.

En plus de la difficulté de vivre avec un corps mutilé, les victimes vivent de réels traumatismes psychologiques. Selon des experts du Réseau national des associations de tantines, cela par du complexe à la honte de soi. De sorte que, « certaines victimes ont du mal à allaiter leur nouveau-né, non pas pour des raisons physiques mais mentales ».

Selon le Dr Flavien Ndonko, les femmes victimes ont aussi peur de se déshabiller devant les autres et d’avoir des relations sexuelles. « D’autant plus que les hommes d’ici font beaucoup de blagues sur les seins qui tombent », insiste-t-il.

Les approches de solutions

Beaucoup d’Organisations non gouvernementales (Ong) opérant dans le domaine des droits de l’homme et des mutilations génitales dans le pays se sont engagées dans la lutte contre cette pratique.

Le Réseau national des associations de tantines (Renata) est en première ligne dans le combat.  La structure compte plus de 250 associations de Tantines avec plus de 15.000 filles mères comme membres. L’un des objectifs est de lutter contre les pratiques nocives et toutes autres formes d’injustice à l’égard de la jeune fille.

Les Ong accusent les autorités du pays de passivité. Selon elles, malgré les dégâts causés par ces pratiques aucune interdiction formelle n’a été prononcée contre cette pratique par les autorités camerounaises. « Le ministère de la Promotion de la Femme et de la Famille nous encourage dans la poursuite de nos efforts de sensibilisation des parents, contre le repassage des seins. Mais nous estimons que  cela est insuffisant », indique Bessem Ebanga.

Pour elle, il faut inciter les pouvoirs publics à introduire une loi au Parlement, pour l’interdiction de cette pratique abominable. Ainsi depuis 2006, le Renata mène une campagne de sensibilisation de grande ampleur pour dénoncer cette pratique. Le réseau souhaite que les autorités camerounaises interviennent et caractérisent le « repassage des seins » comme une mutilation et un crime, mais aussi qu’ils développent les cours d’éducation sexuelle.  C’est que le « repassage des seins » est aussi vu comme une méthode contraceptive.

« Il est donc impératif que les populations aient un accès facile et rapide à une information de qualité sur les méthodes contraceptives mais aussi aux produits contraceptifs », explique Bessem Ebanga, la secrétaire exécutive du Renata. Les scientifiques pensent qu’en attendant, un éventuel projet de loi au parlement, la chirurgie plastique peut apporter un peu de réconfort aux victimes.

Grâce à une chirurgie réparatrice, les femmes victimes du « repassage des seins » peuvent retrouver une poitrine plus ou moins normale. En outre les victimes peuvent  parfois avoir recours à une aide psychologique, non seulement pour se remettre des violences qu’elles ont subies, mais aussi pour veiller à ce qu’elles ne les reproduisent pas sur leurs filles.

Cependant dans un pays dont le taux de pauvreté est autour de 39,9% (en 2007, Institut national de la statistique du Cameroun), combien de femmes peuvent se payer une chirurgie réparatrice s’il n’y a pas une prise en charge de l’Etat ?

Une croisade a été lancée en 2014 par le gouvernement à travers le ministère de la Promotion de la femme et de la Famille qui bénéficie du soutien des associations et Ong de défense des droits des femmes.

Pour les autorités compétentes, il s’agit ‘'de passer à l'étape supérieure'' contre excisions et toutes les formes de mutilations générales, une pratique encore répandue dans certaines régions du pays. Les autorités menacent les contrevenants de ‘'lourdes sanctions'', allant de paiement de fortes amandes pécuniaires à des peines d'emprisonnement de six mois à deux ans.

Théodore Kouadio

Envoyé Spécial au Cameroun

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