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Personnel de maison: Qu’est-ce qui empêche, chacun à son niveau, de payer au Smig ?

lundi, 19 juin 2017 00:05
Personnel de maison: Qu’est-ce qui empêche, chacun à son niveau, de payer au Smig ? Personnel de maison: Qu’est-ce qui empêche, chacun à son niveau, de payer au Smig ? Crédits: Archives

Personnel de maison : Qu’est-ce qui empêche, chacun à son niveau, de payer au Smig ?

Même s’ils quittaient la Côte d’Ivoire, un  jour, les Scalbert (un couple de Français) resteront toujours présents dans la mémoire de leurs quatre employés: deux nounous, un chauffeur et un gardien. “Ils ont donné un sens à notre vie et de la valeur à notre travail”, disent-ils en chœur.

Entrés au service du couple fraîchement débarqué en Côte d’Ivoire en 2012, ils ont tous été déclarés à la Cnps dans les jours qui ont suivi leur embauche.

Jusque-là, ils végétaient. Ils avaient servi d’autres patrons auparavant, mais ces services n’avaient pas laissé de traces. Irène Kossan Name, l’une des deux nounous, et Timité Moussa, le chauffeur, savourent toujours leur joie. “Déclarer quelqu’un à la Cnps, c’est quelque chose de formidable. C’est l’avenir assuré! “, se délecte celui-ci.

Le gardien, Alfred Kouakou Kouadio, lui, avait connu meilleure fortune. Brièvement. D’un emploi précédent, il avait hérité d’un matricule Cnps (resté en sommeil cinq ans durant pour cause de changement de patron) qu’il a suffi de... réactiver. Il avait travaillé naguère dans une usine qui l’avait déclaré. Puis pendant cinq ans chez un particulier insensible à la chose sécurité sociale. Le voilà donc aujourd’hui ragaillardi : “ Moi, j’ai le cœur tranquille”, lance-t-il fièrement.

“Ici, nous vivons en parfaite harmonie”, assure-t-il, porte-parole de circonstance de ses collègues. Tous regardent l’avenir, aujourd’hui, avec confiance. Et si les Scalbert venaient à quitter la Côte d’Ivoire? Nos trois interlocuteurs n’osent pas évoquer cette éventualité, au risque d’assombrir la bonne ambiance qui prévaut dans cette belle… famille.

Elvis KODJO

 


Elise Scalbert : “ Ce sont des travailleurs à part entière ” 

Comment avez-vous recruté votre personnel ?

Essentiellement par le bouche à oreille. Quand on arrive, on se renseigne. C’est ce que nous avons fait.

Et vous avez déclaré vos quatre employés avec célérité. Pourquoi ?

Déclarer son personnel de maison est un point important. C’est quelque chose de normal pour nous qui venions de la France.

J’ai parcouru le site de la Cnps en arrivant. La grosse différence par rapport à ce que nous connaissons en Europe, c’est qu’il n’y a pas de sécurité sociale à proprement parler sur la maladie. Il y a quand même l’assurance sur la maternité, les accidents de travail, la retraite. C’est évidemment une couverture pour les employés, mais c’est aussi une sécurité pour l’employeur. On n’est pas à l’abri d’un accident de travail… Je pense que c’est bénéfique pour tous.

L’idée ne vous est-elle pas venue de ne pas déclarer pour faire comme beaucoup ?

Quand on regarde les avantages liés, on doit respecter la loi. évidemment, la retraite, ça peut sembler loin. On peut se demander si dans vingt ou trente ans, il y aura le même système de retraite ; on a le même débat en Europe.

Mais ne serait-ce que pour l’assurance maternité, l’assurance accident du travail… On le ferait pour d’autres travailleurs, pourquoi pas pour les gens de maison ? Ce sont des travailleurs à part entière.

Quel est leur traitement salarial ? Sont-ils payés au Smig ?

Ils sont payés même au-delà. à l’embauche, ils étaient déjà au-delà du Smig avec, bien évidemment, le transport. En plus, chaque année ou tous les deux ans, il y a une petite augmentation. Et quand il y a eu la revalorisation des salaires catégoriels en 2015, nous leur avons fait une augmentation supplémentaire. Ils ont leurs primes d’ancienneté aussi.

Que diriez-vous à ceux qui ne font pas comme vous, aux hors-la-loi ?

En Europe, on ne se pose même pas la question de savoir si on déclare son travailleur à la Sécurité sociale. Cela va de soi.

Il ne faut pas faire de sous-catégorie. Les employés de maison font un vrai travail. C’est une sécurité pour eux sur les accidents de travail, la grossesse que de les déclarer ; c’est une sécurité pour la retraite. Ça met l’employeur aussi en sécurité, premièrement parce qu’il est conforme à la loi, deuxièmement parce que s’il arrive quelque chose (une invalidité par exemple), la Cnps est là pour y remédier.

On a des amis qui ne déclarent pas leur nounou en se disant que le jour où elle tombe enceinte, ils la prendront en charge. C’est un pari qu’ils prennent en fait. Nous, nos employés étant immatriculés à la Cnps, cela nous a permis, en plus, de les enrôler à la Cmu (Couverture maladie universelle, Ndlr). 

Interview réalisée par E. KODJO


 

Rène Kossan Name : « “ Je ne voulais pas… ”

Pourquoi n’avez-vous pas été immatriculée plus tôt ?

Mes précédents employeurs (un jeune couple de Français) me l’avaient proposé. Mais j’étais encore jeune et je me disais que je ne ferais pas carrière dans ce métier. C’était juste quelque chose de temporaire. J’avais donc refusé. Aujourd’hui, grâce à Mme Scalbert, j’ai compris que c’est très important d’être déclaré à la Cnps. Je ne suis plus hantée par la peur du lendemain ni les probables accidents de travail.

 


 

Préfets, sous-préfets… : “ un détail technique à régler ? ”

En matière de non déclaration des gens de maison, on trouverait des coupables même au niveau des autorités, préfets, secrétaires généraux de préfecture et sous-préfets notamment. C’est ce que révèle Christian Kouadio, directeur de l’agence Cnps du Plateau.

Christian Kouadio, qui a géré précédemment l’agence Cnps de Divo (à l’intérieur du pays), parle en connaissance de cause : « J’ai fait le constat que le personnel employé par ces autorités en charge de l’administration du territoire n’est pas déclaré à la Cnps. Il n’est pas fonctionnaire non plus et donc n’émarge pas à la Caisse générale de retraite des agents de l’état ».

Il ajoute : « Et pourtant, ces autorités ne payent pas ce personnel de leurs poches. En plus, elles représentent l’état de Côte d’Ivoire à qui appartient la sécurité sociale que nous mettons en œuvre. Il y a peut-être un détail technique à régler. Je ne pense pas que ce soit de la volonté de l’état d’ignorer ces travailleurs ». Son dépit est d’autant plus difficilement contenu que 500 gens de maisons au moins, voire davantage seraient ainsi laissés pour compte, estime-t-il. Une estimation fondée sur le nombre de préfets, de secrétaires généraux de préfecture et de sous-préfets en fonction (plus de 250) et une moyenne de deux employés au service de chacun.

« Voici une bonne frange de la population qui n’est pas couverte, qui gagnerait à l’être. Il faut que la sécurité sociale atteigne son but, c’est-à-dire le plus grand nombre. On évitera ainsi que la pauvreté s’installe », plaide-t-il.

Et de redouter : « Sans pension de retraite, ces personnes-là deviendront des grabataires qui vont vivre aux crochets de la société ».

E.KODJO


Dogou Kouassi Louis, Directeur des prestations à la Cnps : “ C’est un problème de mentalité ”

Le directeur des prestations de la Caisse nationale de prévoyance sociale analyse la situation et met en relief les bénéfices dont se privent inconsciemment les employeurs.

Avec les salaires à diverses variantes, être garçon ou fille de maison nourrit-il son homme ?

Telle qu’elle est orientée, la question devrait s’adresser plutôt aux intéressés. Il faut toutefois s’interroger sur la rémunération de chaque travailleur et voir si elle suffit à son bonheur, à nourrir sa famille, à satisfaire tous ses besoins.

Généralement, les gens de maison (filles de ménage, boys, jardiniers…) sont payés en dessous du Smig. Lorsque le Smig était à 36 607 F Cfa, les employeurs se rapprochaient plus ou moins de ce salaire minimum. Depuis que nous sommes passés à 60 000 F Cfa, je ne suis pas sûr que dans leur grande majorité, ils soient proches de ce salaire. On reste toujours dans la fourchette de 25 000, 30 000 ou 40 000 FCfa au maximum.

Peut-on véritablement s’occuper d’une famille avec un tel salaire ?

Quand on emploie les filles de ménage (les bonnes), tous leurs besoins sont satisfaits essentiellement au lieu d’exercice de l’emploi (elles sont nourries, logées, etc., sur place). Donc, à la vérité, elles n’ont pas beaucoup de charges propres quotidiennes. Mais le salaire qu’on leur paye ne suffit pas à grand-chose, surtout qu’une bonne partie sert généralement à aider la famille restée au village. 

Imaginez simplement qu’une fille de ménage ait un petit studio qu’elle paierait à une vingtaine de mille. Qu’est-ce qui lui resterait pour nourrir son enfant, si elle en avait ? 

Il faut le dire tout net, : avec ces salaires qu’on leur propose, ce n’est pas évident.

Que peut faire la Cnps pour que l’ensemble des employeurs de cette catégorie de travailleurs puisse se mettre à jour relativement au Smig et surtout les déclarer ?

De toutes les façons, nous à la Cnps, notre plancher de cotisation, c’est le Smig. Que vous payiez votre fille de ménage ou votre boy à 20 000 FCfa par mois, nous calculons les cotisations sur la base du Smig. Le problème ne se pose donc pas chez nous.

Cela dit, il n’appartient pas à la Cnps seule de faire la sensibilisation. Il y a d’autres structures appropriées pour faire la sensibilisation afin que les servantes et les boys puissent être payés au minimum au Smig. Ce travail doit se faire avec la participation de tous les ministères impliqués dans ce domaine, car le problème est transversal.

En tant que technicien de la sécurité sociale, avez-vous identifié les raisons pour lesquelles le paiement au Smig n’est pas respecté ?

Pour le technicien de sécurité sociale que je suis, répondre à cette question n’est pas de mon ressort. La raison est toute simple : il s’agit d’un problème de société ou de mentalité. Je le répète néanmoins, la base minimum de prélèvement de nos cotisations est le Smig ou salaire minimum. Nous sommes là face à un comportement individuel.

Qu’est-ce qui nous empêcherait, chacun à son niveau, de payer sa servante au Smig ?

Posons-nous tous la question. Posons la question aux opérateurs économiques de la place, aux chefs de famille et à l’ensemble de la population. Bien sûr, les gens feront la compensation en disant que puisque ce personnel utilise ceci ou cela à la maison, qu’il est logé, nourrit, soigné, il y a une rémunération en nature qui lui profite. C’est l’argument qu’utilise la plupart des employeurs. Ils mettent dans la balance tous ces éléments et finissent par dire qu’ils payent au Smig pratiquement. Voilà un peu la mentalité dans laquelle sont les employeurs des « gens de maison ».

Les gens de maison ont donc des droits. Dites-les nous à grands traits…

Ils ont les mêmes droits que tous les travailleurs qui bénéficient des prestations de la Cnps. La prestation phare, c’est la retraite. évidemment, c’est une prestation qu’on paye sur le long terme. C’est elle qui assure le revenu de remplacement lorsqu’on part à la retraite. Au bout de quinze années d’activités au moins, le travailleur est assuré d’avoir une pension de retraite normale ou viagère.

Pendant que le travailleur exerce son activité, il est couvert aussi contre la survenance des risques professionnels. Tout accident qui surviendrait pendant l’activité est couvert par la Cnps. Par ailleurs, lorsque la fille de ménage est enceinte, ses trois mois de congés de maternité sont payés par la Cnps et non par l’employeur. Si elle est femme célibataire, la Cnps lui paye des allocations pour ses enfants.  La Cnps paye également des allocations pour les enfants des boys, gardiens, chauffeurs, etc., qui ont fait un mariage civil. Les déclarations qui sont faites par les employeurs visent justement à ce que les travailleurs soient déclarés à la Cnps et couverts par rapport aux risques qu’ils courent.

Les salaires servis ne découlent-ils pas du fait que ces professions, généralement, ne sont pas embrassées sur la durée ?

Être fille de ménage, surtout, est généralement un exutoire de courte durée. C’est l’argument des gens pour ne pas faire la déclaration de leurs travailleurs à la Cnps. Figurez-vous, il ne se passe pas de jour sans qu’une collaboratrice demande une permission, parce que la fille de ménage l’a lâchée. Un week-end, elle est partie et n’est plus revenue, au bout d’un mois ou deux de travail. On dit souvent, pour en rire, que pendant les fêtes de Pâques, on est sûr de ne plus avoir de servante. C’est vrai que cette instabilité n’est pas toujours favorable aux servantes. Ce sur quoi il faut insister, c’est qu’il faut protéger les travailleurs, quels qu’ils soient. Qu’ils exercent dans le secteur industriel ou dans les autres secteurs, à tous les niveaux, il faut les protéger. C’est une obligation légale à laquelle on ne devrait pas se soustraire. C’est pourquoi la Cnps agit sur le terrain par rapport aux structures formelles qui existent. Pour les filles de ménage, il faut peut-être continuer la sensibilisation parce qu’en vérité, nous ne pouvons pas entrer dans tous les foyers pour faire des contrôles. Généralement, les patrons ne sont pas là dans la journée et il est difficile que la servante ouvre la porte à un inconnu, même s’il se présente comme agent de la Cnps. La Cnps n’est ni gendarme ni policier.

Que gagne l’employeur à déclarer son personnel de maison ?

Il faut mettre en exergue les prestations dont nous venons de parler. C’est important. Les servantes, les boys sont surtout exposés aux risques de feu, de brûlures, etc. La Cnps prend tout cela en charge, lorsque de tels accidents surviennent. Ces gens de maison peuvent être agressés sur le chemin du travail pour ceux qui ne sont pas hébergés sur place. Il s’agira là d’un accident de trajet et la Cnps prendra en charge les frais de réparation, même si cela nécessite comme tous les autres types d’accident, une évacuation sanitaire à l’étranger.

 

Elvis Kodjo

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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