Ouagadougou: Après l’Attaque Djihadiste du 15 janvier le pays en ''état de siège''
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Ouagadougou: Après l’Attaque Djihadiste du 15 janvier le pays en ''état de siège''

dimanche, 13 mars 2016 20:03
Après l’Attaque Djihadiste du 15 janvier le pays en état de siège Après l’Attaque Djihadiste du 15 janvier le pays en état de siège Crédits: DR

15 janvier 2016 – 19 février 2016. Cela fait exactement 1 mois 4 jours que des terroristes ont attaqué  le Splendid hôtel et le café-restaurant le Cappuccino en plein cœur de Ouagadougou, la capitale du Burkina Faso. Pour les habitués de la capitale du « pays des hommes intègres », cet horrible évènement a totalement changé le visage de la sécurité et la manière de vivre au quotidien dans le pays . En tout cas, depuis le 15 janvier, le pays semble être en état de siège.

 

Université de Ouagadougou 1 Pr Ki-Zerbo, une semaine après les attentats. Des étudiants suivant un cours sur l’histoire du Burkina Faso aperçoivent dans le fond de l’amphithéâtre de la faculté d’Histoire et Géographie, un jeune homme assis et suivant comme eux,  le cours. Au fur et à mesure que l’enseignant dispensait son cours magistral, l’individu s’approchait vers les premiers bancs. Quelques instants plus tard, Il se retrouve au même niveau que les étudiants.

 

Le hic, c’est qu’il n’est pas de l’amphithéâtre,  en plus, la couleur de la peau de ‘’l’intrus’’ est différente des autres étudiants. En effet, Il a une peau plus claire.  Très vite, il est encerclé. Il va s’en suivre un interrogatoire très musclé. T. Julie, qui rapporte l’information explique qu’après les premières questions et grâce sa pièce d’identité l’on apprend qu’il s’agit d’un Burkinabè métisse. « Son père est burkinabè et sa mère Russe. Mais, il  a fini ses études depuis des années », indique T. Julie. Interrogé sur les raisons de sa présence en ce lieu, il explique qu’il est un auditeur libre et qu’il a l’habitude de parcourir les différents amphithéâtres de l’université pour suivre des cours qui l'intéresse. La gendarmerie alertée par les autorités universitaires est venue le chercher pour continuer son audition. 

 

Cette scène qui s’est produite juste quelques jours après les attentats de  Ouagadougou, démontre très bien l’état d’esprit des Burkinabè en ce moment.

 

Une autre situation dans la même université, cette fois-ci au département Germanique tend à  confirmer la psychose qui s’est emparée de beaucoup de Burkinabè et autres résidents du pays.

 

La Bibliothèque du département a reçu un don de plusieurs cartons de livres d’un ancien étudiant. Malheureusement, le nom du généreux donateur n’a pas été mentionné sur les cartons. Toutefois, les cachets d’expéditions sur les colis indiquaient très clairement que les dons proviennent du Niger. Tout cela a suffi pour créer la panique dans le département. Personne ne voulait ouvrir les cartons. Ils ont donc été transportés loin des bâtiments dans la cour du département. Après la délimitation d’un périmètre de sécurité, la gendarmerie est alertée par les autorités universitaires. Ce sont les experts de ce corps d’élite (des forces de défense et de sécurité) qui vont ouvrir les cartons. Ils s’aperçoivent finalement que les cartons en question contiennent effectivement de très bons livres pour la formation des étudiants en Allemand. 

 

Selon B. Mariam, agent du service administratif de l’université, il a toujours existé des auditeurs libres dans les amphithéâtres, quel que soit la couleur de leur peau. Mais aujourd’hui, après ce qui s’est passé le 15 janvier, beaucoup de choses ont changé dans la façon de vivre des Burkinabè. La sécurité fait désormais partie des habitudes au quotidien.

 

Comment comprendre le comportement des étudiants et personnels administratifs dans les situations révélées plus haut ? . Qui mieux qu’un psychologue pour l’expliquer !

 

En effet, selon la psychologue clinicienne, Catherine Marchi, diplômée de l'Université René Descartes Paris V, consultée via internet, il s’agit d’une angoisse importante et généralisée, une peur obsédante qu'un événement aussi dramatique (les attentats Djihadistes ) ne se reproduise.

 

 Climat de suspicion

En tout cas, la sécurité est devenue une priorité absolue pour tout le monde. « Tout le monde est devenu vigilant. De sorte qu’aujourd’hui chacun est devenu agent de sécurité. Désormais tout bagage ou objets abandonnés est systématiquement signalé à la police », indique Théophile Tiendrebéogo, un jeune cadre dans une entreprise de téléphonie mobile.

 

Son ami, Salif Ouédraogo, lui cadre dans le secteur immobilier explique que dans les espaces et lieux publics très fréquentés, chacun surveille sur les faits et gestes de son voisin. « Pendant les sorties en groupe, chacun s’assure qu’il n’y ait pas d’intrus », soutient-il.

 

Au niveau de la sécurité publique, la nuit tombée, on observe des patrouilles de police dans les grandes villes. Selon, le ministre burkinabè de la sécurité, Simon Compaoré, la sécurité a été renforcée « sur les lieux publics, notamment à Ouagadougou et à Bobo-Dioulasso mais aussi au niveau des villes moyennes et des 13 chefs-lieux de province ».

 

Aujourd’hui, devant tous les réceptifs hôteliers, les supers-marchés, etc.  sont postés des vigiles désormais armés. On observe également le déploiement de plusieurs agents de la compagnie républicaine de sécurité (CRS) en gilet par balles et  cagoulés,  des armes de guerre au poing. C’était le cas, ce 19 février, devant l’Hôtel Provea et plusieurs autres grands hôtels non loin de l’Avenue Kwamé N’krumah.

 

Désormais, tous les visiteurs de ces lieux passent au ‘’scanner’’ avant d’avoir accès aux établissements. « Quel que soit votre statut social oupolitique et le temps à mettre dans les hôtels, vous êtes soumis à un contrôle de bagages, au fouille de véhicules. Ainsi qu’au détecteur de métaux », confie Soumaila Kouyou, un vigile.

 

Les passeports et les cartes d’Identités des visiteurs sont systématiquement scannés ou photocopiés et mémorisés pour la police. Selon le vigile, ces mesures s’appliquent aussi aux personnels des hôtels, sans exception.  

 

Du côté de l'armée, les mesures sécuritaires ont été corsées. La nuit tombée, des chars se positionnent dans des endroits stratégiques de la ville. En tout cas, dans la nuit du 19 février, des chars étaient positionnés devant le Camp Simon Ouédraogo, situé au centre-ville. " Un dispositif de renforcement de la sécurité est en place. Nous n’avons pas attendus les attentats. Face à la crise sahélienne, il fallait être vigilant »,  soutient le capitaine Guy Hervé Ye.

 

Pour un connaisseur, de la capitale burkinabè, Stéphane Kaboré, la sécurité a été renforcée depuis le 15 janvier. « D’habitude, les chars n’étaient pas aussi visibles dans la ville comme c’est le cas présentement », affirme- t-il.  Selon lui, le dispositif sécuritaire est plus que celui adopté même pendant la révolution et le putsch raté.

 

Le renseignement

 

A côté de ces forces de sécurité et de défense, très visibles dans Ouaga et les autres villes du pays, des agents de renseignements, eux, non visibles sont déployés en grand nombre sur le terrain. « Pour mieux mener la lutte contre le terrorisme et le grand banditisme, il faut un système de renseignement très efficace et discret », explique sous le couvert de l’anonymat,  un officier de renseignement burkinabé.

 

Selon lui, en plus des renseignements, les Tic sont sollicités pour les renseignements techniques. « Il faut toutefois reconnaitre que le dispositif de renseignement du pays a été perturbé avec le déboulonnage de l’ancien régime et le coup d’Etat », révèle l’officier. Avant de souligner que nombre de responsables étaient des proches de l’ex-Président Blaise Compaoré. Ils ont fui ou ils ont été chassés de leur poste. « Le renseignement burkinabè a été décapité avec l’emprisonnement du général Gilbert Dienderé. Et jusque-là, on n'a pas encore trouvé quelqu’un de sa trempe à ce poste.

 

Les effets collatéraux

 

Bien que les nouvelles mesures de sécurités soient appréciées par nombre de Burkinabè, il n’en demeure pas moins qu’elles provoquent quelques grincements de dents.

 

Pour certains opérateurs économiques, ces mesures drastiques entravent un peu les activités dans les grands hôtels. « Pour une cérémonie qui doit se tenir dans un hôtel. Il faut être présent au moins 2 heures de temps à l'avance », indique Julien Sawadogo, responsable d’un cabinet de formation spécialisé dans l’organisation de séminaires et autres manifestations.

 

Pour lui,  les fouilles et la manière martiale dont les vigiles et autres forces de l’ordre s’adressent aux clients peuvent freiner les activités. « Moi j’évite tous les lieux où il y a des armes de guerre », soutient, ce chef d’entreprise. Si ce n’est pas nécessaire pour ces activités, il évite les lieux où, il y a la police, fait-il savoir.

 

Certaines personnes évitent aussi de plus en plus les hôtels pour des raisons de discrétion. « Avant, les week-end, je pouvais passer des jours de repos à l’hôtel dans l’anonymat. Alors qu’aujourd’hui avec les nouvelles mesures de sécurité. Il faut absolument être identifié », explique Oumarou. D, un opérateur économique Burkinabè.

 

Son ami, un haut cadre dans l’administration burkinabè et homme politique, ne dit pas autre chose lorsqu’il avoue que depuis la mise en place des nouvelles mesures sécuritaires, il évite au maximum les hôtels.

 

C’est qu’avant  les évènements du 15 janvier, il fréquentait de façon régulière, et ce, de façon anonyme des hôtels de la place pour des raisons pas toujours professionnelles. «  Aujourd’hui, il faut laisser chaque fois son identité à la réception des hôtels. Je ne veux pas que mes adversaires et autres personnes utilisent ces informations contre moi. », révèle- t-il.

 

Pour le ministre Burkinabè de la culture, des Arts et du Tourisme, Tahirou Barry, ces petits désagréments ne peuvent être une raison pour revenir sur les dispositions sécuritaires pour enrayer le terrorisme. « Il faut faire en sorte que le Burkina ne fasse pas peur de l’extérieur », a-t-il indiqué. Avant de souligner qu’il faut tout mettre en œuvre pour que les gens se sentent en sécurité et continuent à fréquenter le pays.

 

 

 

Théodore Kouadio

 

Envoyé Spécial à Ouagadougou

 

au Burkina Faso

 

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Encadré

 

‘’Kogl-wéogo’’,  Ces milices d’autodéfenses controversées

 

Milices d’auto-défense existantes dans le milieu rural du Burkina Faso. Elles combattent le vol et le grand banditisme dans le pays. Après les attaques du 15 Janvier, ces milices se sont multipliées sur l’ensemble du territoire national. Leur existence est diversement appréciée par les Burkinabè.

 

 Les ‘’Kogl-wéogo’’ sont considérés par certaines personnes et des organisations de droits de l’homme comme des comités hors la loi qui font office de police dans certaines régions du pays.

 

Selon M. Sanoussa Gansonré, consultant au ministère en charge de la sécurité au titre de la police de proximité,  « Kogl-wéogo » signifie en langue moaga,  « protéger la brousse ». L’idée était de protéger les hommes, le village, les animaux et les ressources naturelles contre toute forme d’agression, qu’elle vienne de l’intérieur ou de l’extérieur.

 

Ainsi, dans les régions reculées du pays, ce sont ces milices d’autodéfense armés de fusils de chasse et armes blanches qui traquent les voleurs de bétails, de volailles, brigands et autres bandits. Leurs actions sont appréciées par nombre de burkinabè. C’est le cas de Felix Nion, un étudiant. Pour lui, « pour un Faso sans voleur de poulets, moutons, de chèvres, de bœufs, de motos, de vélos, sans coupeurs de route, de brigands, etc. il faut les groupes d’auto-défense et de vigilance. Dans 3 à 5 ans, il fera bon vivre au Faso grâce aux Kogl-wéogo ».

 

Vincent Compaoré, lui, commerçant à Rod Roko, est du même avis. Pour lui, si le gouvernement supprime les groupes d’auto-défense, un autre phénomène va se développer dans le pays. « Nous allons voir des gens lyncher les voleurs et brigands qu’ils auront arrêtés. Et c’est cela qui n’est pas du tout bien ».

 

Le ministre de la Sécurité intérieure, Simon Compaoré, lui aussi est favorable à l’existence de ces groupes d’Auto-défense. «Les Kogl-wéogo sont utiles, à condition qu’on les mette sur les rails,  qu’ils exercent dans un cadre légal et qu’ils n’outrepassent pas leur compétence ».

 

Bien que reconnaissant des atteintes aux droits de l’homme des groupes d’autodéfense. Le ministre explique que les groupes sont très importants dans le dispositif sécuritaire du pays qui fait face au terrorisme. « Le contexte sécuritaire actuel commande la collaboration de tous. Les Kolg-wéogo ont participé à l’arrestation de certains auteurs de l’attaque mi-février de Yimdi, le dépôt d’armes situé à la sortie ouest de Ouagadougou », a-t-il soutenu.

 

Pour les défenseurs des droits de l’homme les membres des Kogl-wéogo ne doivent pas s’ériger en officiers de police judiciaire, ni en magistrats.

 

Pascal Zaïda du Mouvement populaire des jeunes, un des leaders du CED, lui estime que ces associations Kogl-wéogo ont été créées juste après les élections. « Ce sont des milices privées à la solde de quelques personnes. Les Forces de défense et de sécurité sont là pour assurer la défense des Burkinabè. On ne peut pas retirer leurs compétences pour les confier à des milices privées ». C’est pourquoi, il souhaite une suppression pure et simple de ces associations.

 

Quant à Abraham Badolo de l'Alliance pour la défense de la Patrie «ces milices ont montré leurs limites dans nombre de pays comme en Haïti, au Nigeria et au Congo. Si dans ces pays, l'expérience a échoué, ce n'est pas chez nous au Burkina qu'elle va prospérer. Nous sommes contre ces pratiques».

 

En lieu et place de ces associations, le Cadre d'expression démocratique propose la dotation de la police de proximité en moyens suffisants.

 

Théodore Kouadio

 

Lu 5744 fois Dernière modification le jeudi, 09 juin 2016 15:44