Médicaments falsifiés: Comme le phénix, Roxy renaît de ses cendres

mercredi, 29 mai 2019 13:42
Médicaments falsifiés: Comme le phénix, Roxy renaît de ses cendres Crédits: DR

Le 6 octobre 2017, les autorités ivoiriennes avaient procédé au déguerpissement du plus grand marché de médicaments illicites d’Abidjan. Plusieurs mois après, l’activité reprend de plus belle. Nous avons sillonné Roxy.

Tantie !, Monsieur ! Madame !, on vend Paracétamol, Nifluril, Vitamines… » C’est par cette ritournelle que des jeunes femmes accueillent leurs clients. Nous sommes au très célèbre marché Roxy d’Adjamé, boulevard Nangui Abrogoua. Un marché où l’an dernier, une importante quantité de médicaments contrefaits et frauduleux avait été saisie et incinérée. Et où les étals de vendeuses avaient également été brûlés. En cette deuxième semaine d’août 2018, qu’est-ce qui s’y passe ? Qu’est-ce qui a changé ? Apparemment, pas grand-chose. Le spectacle est le même.

L’affluence est toujours aussi grande. Hommes, femmes, jeunes, personnes âgées vont et viennent. Que cherchent-ils? Ordonnances médicales en main, les uns viennent acheter des médicaments, les autres (certainement des habitués), y viennent, sans ordonnances, juste pour s’informer sur les arrivages de médicaments. Tenues négligées mais chaleureuses et très accueillantes, les vendeuses, pour la plupart analphabètes, sont installées sous des bâches.

Plusieurs ont des étals sur lesquels on trouve tout type de médicaments provenant d’horizons divers: Chine, Inde, Nigeria, Togo, Liberia et de certaines officines de Côte d’Ivoire. Exposés à l’air libre, recevant régulièrement la visite des mouches et autres bestioles provenant de la décharge d’ordures à proximité, ces produits illicites mal conservés représentent, à n’en point douter, un danger pour ceux qui y ont recours.

Les raisons de la recolonisation

En 2017, la nouvelle du déguerpissement de Roxy avait suscité soulagement et beaucoup d’espoir chez les professionnels du secteur de la pharmacie et même de l’État. D’autant que, selon le président de l’Ordre des pharmaciens, Arounan Diarra, ce commerce fait perdre 40 à 50 milliards de F Cfa aux pharmacies légalement installées et 5 milliards de F Cfa à l’État par an.

Raymonde Goudou Coffie, alors ministre de la Santé et de l’Hygiène publique, avait donné l’assurance que ce marché n’existerait plus après sa destruction. Mais, comment en est-on arrivé là ? K.M., 40 ans, qui a vu ses produits saisis et incinérés il y a quelques mois, explique : « Les policiers nous ont pourchassés. Ils nous ont promis une reconversion à d’autres activités. Nous attendons toujours, mais ne pouvant rester à ne rien faire, nous sommes revenus sur ce site parce que c’est ce qui nous fait vivre… C’est grâce à ce commerce que mes parents ont pu scolariser mes frères ».

Abondant dans son sens, M.F., 30 ans, confie que cette activité est une réelle source de revenus. « J’ai commencé avec 70.000 F Cfa, il y a 5 ans, j’arrive à écouler les médicaments, les vaccins, fortifiants, antibiotiques… ici, à Abidjan et dans les villages et campements. Au marché Roxy, je peux avoir 100.000 F Cfa toutes les deux semaines », fait-elle savoir avec un sourire en coin. Sans être spécialiste de la médecine, K.M. et M.F. reçoivent des patients pour des consultations avant de leur prescrire des remèdes qu’elles vendent.

Quant à savoir si ces médicaments ne présentent pas de danger pour leurs patients, elles sont formelles. « Nous sommes des professionnelles. Nous nous appuyons sur notre expérience personnelle et ça marche toujours. C’est ce qu’a reconnu A.G, un instituteur à la retraite qui se dit satisfait des produits qu’ils utilisent. « C’est à Roxy que j’achète mes médicaments. Ici, je tiens une ordonnance en main. Ces femmes m’aident à trouver les médicaments dont j’ai besoin », dit-il fièrement.

Les avantages à s’approvisionner dans les officines de pharmacie

Certes, à l’instar de A.G, beaucoup de personnes disent trouver guérison en utilisant les médicaments achetés à Roxy. Mais il convient de souligner que ces médicaments illicites représentent un grand danger pour les populations. C’est le triste cas qu’a vécu J.P., qui a consommé un médicament vendu dans la rue et qui a atteint ses reins.

L’insuffisance rénale qui en a résulté a causé sa mort. Son frère C.K. relate son histoire. « Mon frère a consommé un médicament vendu dans la rue qui était surdosé. Ce surdosage a provoqué une insuffisance rénale, son état s’est empiré. Il est devenu irrécupérable. On a pu déceler d’autres effets néfastes de ce médicament sur son foie. Nous avons voulu porter plainte contre ce revendeur de médicament, mais il a disparu », explique-t-il.

Face à tous ces dangers, l’Ordre des pharmaciens invite les populations à s’approvisionner dans les officines parce que les médicaments vendus en pharmacie ont une traçabilité. Ce qui n’est pas le cas pour les produits vendus dans la rue. « Le schéma est simple. Fabricant-grossiste-officine-patient », laisse entendre le Dr Hervé Boni, secrétaire général de l’Ordre des pharmaciens.

Mieux, dira-t-il, pour homologuer un médicament en Côte d’Ivoire, des procédures légales sont mises en place. « Quand un laboratoire vient s’installer en Côte d’Ivoire pour faire enregistrer son produit, le pays exige que nos spécialistes partent dans ce pays pour visiter ce laboratoire. Il faut s’assurer que ce laboratoire vend ce produit à ses populations. Ce sont deux critères importants avant de faire les dosages sur les échantillons et de donner l’autorisation pour que ce produit soit vendu en Côte d’Ivoire. Et ces échantillons sont analysés grâce à notre système de pharmacovigilance ».

En outre, il fait savoir que la conservation des produits de santé répond à des règles d’hygiène précises. « Les médicaments en pharmacie sont gardés selon les méthodes prescrites par la déontologie de notre métier. Dans la rue, les médicaments sont exposés à même le sol, au soleil, sous la pluie avec les mouches, la poussière. C’est vraiment déplorable » !

Reconversion des commerçantes: le projet en cours

Après le déguerpissement du marché Roxy, le ministère de la Santé et de l’Hygiène publique avait envisagé de reconvertir les commerçantes à d’autres activités moins nuisibles. à ce propos, le projet de reconversion est en cours, rassure le Dr Rachelle Duncan, directrice de la pharmacie des médicaments et des laboratoires (Dpml). « Ce projet est en cours, ce n’est pas une affaire du ministère de la santé seulement. Cette action doit être d’abord l’affaire du gouvernement. C’est un processus et il est en train d’être mis en place progressivement », relate-t-elle.

Puis de rappeler que des actions ont été menées pour lutter efficacement contre ce fléau, à savoir la saisine de 40 tonnes de médicaments falsifiés au marché Roxy 1,30 tonne au marché Roxy 2 par le Comité interministériel de lutte contre le trafic des médicaments (Cotramed), d’autres opérations sont en cours.

À l’en croire, une plateforme commune, multisectorielle a été mise sur pied pour lutter efficacement contre ce fléau. Aussi, une vaste campagne de sensibilisation des populations et particulièrement les vendeuses a été initiée par le ministère pour que ces dernières comprennent que la vente des médicaments illicites est illégale et expose à de lourdes peines.

EMELINE PEHE AMANGOUA


Des usines de fabrication dans la clandestinité

Le phénomène des médicaments falsifiés de qualité inférieure prend de l’ampleur parce que des usines exerçant dans la clandestinité fabriquent des médicaments sur place. Des domiciles sont transformés en usine. Des personnes indélicates louent des villas et installent des usines de fabrication de médicaments. Au Deux-Plateau-Les Vallon en 2017, dans une arrière-cour, 100 tonnes de médicaments d’une valeur de 4 milliards fabriqués et destinés au marché ont été saisis par la direction de la police des stupéfiants et des drogues (Dpsd).

À Abatta, l’unité de lutte contre le trafic transfrontalier (Uct), a saisi 38 tonnes de médicaments d’une valeur marchande d’1 milliard 500 millions F Cfa. En Zone 3, une autre usine a été découverte par la section anti-drogue de la gendarmerie nationale avec 25,5 tonnes de souffre d’une valeur estimée à 100 millions de FCfa. à Marcory, une autre usine a été démantelée par le Comité national de lutte contre la contrefaçon, avec 4 tonnes de médicaments pour une valeur marchande de 160 millions F Cfa.

EPA


Plaidoyer pour l’acquisition d’un incinérateur

Nous n’avons pas d’incinérateur. Il faut que l’État nous aide à en avoir un qui va servir à toute la profession pharmaceutique parce que nous avons des stocks de médicaments périmés. Puisqu’il n’y a pas suffisamment de moyens de destruction accessibles, ces médicaments peuvent se retrouver sur le marché de la rue. Cet incinérateur peut nous aider à lutter contre ce fléau ». Ce plaidoyer a été fait par le président de l’Ordre des pharmaciens de Côte d’Ivoire, Arounan Diarra.

Reconnaissant que des efforts ont été faits dans le cadre de la lutte contre les médicaments contrefaits, Dr Diarra souhaite que la volonté politique se manifeste de façon plus vigoureuse. « Cette activité illégale est exercée au vu et au su de tout le monde. Le marché Roxy est connu de tous. Quand les médicaments ont été saisis, les femmes se sont installées ailleurs et sont de nouveau revenues s’installer sur le site. Mais s’il y a une volonté politique ferme, le phénomène va disparaître. Le Bénin l’a réussi, pourquoi pas nous ?», s’est-il interrogé.

Pour lui, tout a été mis en œuvre pour que les populations aient accès aux médicaments de façon légale et à prix abordable. Il en veut pour preuve la loi sur la substitution (la possibilité pour le pharmacien de remplacer un produit prescrit par le médecin par un autre équivalent et moins cher), le déconditionnement (la vente en détail de certains produits en pharmacie) et la promotion de la politique du générique qui fait en sorte que les coûts des médicaments sont réduits. « Il n’y a pas d’excuses à s’approvisionner dans la rue, car les médicaments de la rue sont des poisons. Nous encourageons les populations à acheter les médicaments dans les officines privées et les centres de santé publics ».

Sur le circuit d’approvisionnement mettant en cause des pharmaciens, le président Arounan est formel : « Nous veillons à ce qu’aucun pharmacien ne soit impliqué dans ce circuit illégal de vente de médicaments. Si un pharmacien est impliqué, il perdra son statut parce que l’objectif de l’Ordre est de veiller à l’honneur de la profession et d’infliger des sanctions disciplinaires aux contrevenants. » Et de préciser : « Ces sanctions vont de la réprimande au blâme en passant par l’interdiction temporaire et même définitive d’exercer la fonction de pharmacien. À ce propos, il faut rappeler que la chambre de discipline est présidée par un magistrat ». À noter que l’Ordre des pharmaciens regroupe environ 2500 membres dont des officinaux, des fonctionnaires, des industriels, des grossistes-répartiteurs, etc.

EPA


On vend la mort dans la rue

Le problème de la contrefaçon touche la quasi-totalité de l’industrie manufac- turière. De l’agroalimentaire au textile en passant par la cosmétique, tous les secteurs sont touchés. Le secteur pharmaceutique n’est pas en reste. Les faux médicaments commercialisés dans des circuits parallèles sont un véritable danger pour les populations. D’autant plus qu’ils peuvent être la source d’autres pathologies et entraîner la mort. Leur prise peut conduire à un accident vasculaire cérébral, une insuffisance rénale, l’hypertension, l’intoxication…

Ces médicaments sont vendus par des personnes n’ayant aucune formation en matière de santé et qui ne prennent aucune disposition pour une bonne conservation des médicaments qu’elles commercialisent. Pourtant, cette activité prospère. Roxy n’est d’ailleurs pas le seul marché de médicaments contrefaits. Yopougon-Gesco ; Abobo ; Koumassi ; San-Pédro ; Bouaké et bien d’autres communes abritent ces espaces de vente de la mort.

Alors que l’État prend des mesures pour les éradiquer, il se trouve que l’incivisme grandissant, l’ingéniosité des commerçants sans vergogne ainsi que la complicité réelle ou supposée de certains pharmaciens rendent difficile la lutte contre ce grave phénomène de santé publique. Pour revenir à Roxy, pourquoi les commerçantes sont-elles revenues ?

Assurément, la sensibilisation des populations, aussi bien des acheteurs que des vendeurs aux dangers des médicaments devrait être accentuée. Après quoi, il faudra certainement passer à la répression en sanctionnant toutes les personnes qui, de près ou de loin, participent à ce trafic.

EPA