Gens de maison: Les oubliés de la sécurité sociale

mercredi, 14 juin 2017 23:13
Gens de maison: Les oubliés de la sécurité sociale Gens de maison: Les oubliés de la sécurité sociale Crédits: E.K

Elles sont servantes. Ils sont gardiens, blanchisseurs ou jardiniers. Ils sont à la tâche tous les jours. Pour quels lendemains?

On les emploie, on les exploite et puis... En cette image volontairement négative (utilisée par un spécialiste de la Sécurité sociale) se résument, sans nul doute, la vie et l’avenir des servantes, jardiniers, cuisiniers, blanchisseurs et autres gens de maison.  Ce sont eux qui maintiennent la vie dans la maison, quand le patron et sa famille sont partis au boulot ou à l’école, l’entretiennent et la tiennent agréable.

Mais quel sort pour eux, quand l’âge légal de la retraite aura sonné et que leurs forces les auront abandonnés?

Pas cher payés, généralement (25000, 30000, ou 50000 F Cfa), ils ne mènent pas grand train et vivent dans la crainte permanente du lendemain. Illustration avec K. Amidou.

La soixantaine largement révolue, il est une main-d’œuvre bon marché pour ses voisins dans un sous-quartier de Gonzagueville, dans la commune de Port-Bouët. Des petits boulots d’entretien de parcelles par-ci par-là, pour vivre.

Le repos, il n’en a jamais connu dans sa vie. Jardinier, il a exercé pendant plus de trente ans. Des patrons, il en a connu. Des salaires aussi. En dents de scie. Tantôt acceptables, très souvent insignifiants et incertains. Son dernier employeur, se souvient-il, lui versait 50 000 F Cfa par mois. Une fortune!

Misère

Depuis une dizaine d’années, il a perdu cette force avec laquelle il a traversé le temps. Usé par le temps et le boulot, il n’intéresse plus personne comme employé. Adepte impénitent de Bacchus devenu, son pédigrée senteur alcool verbalement débité n’intéresse guère personne.

Misère? Une pauvre cabane pour logis et une interminable quête de petits boulots (payés chichement) pour tenir le coup.

Combien de gens de maison comme Amidou se sont ainsi retrouvés les mains vides au soir de leur vie?

Des dizaines de milliers sans doute.

Quelle aventure risquée donc que d’être employé de maison sous les Tropiques! Salaires … et vulnérabilité garantis!

Employeurs modèles

La loi dispose pourtant que tout employé doit être déclaré dès le premier jour de travail. Mais combien d’employeurs s’y conforment-ils?

Très peu, fait constater la Caisse nationale de prévoyance sociale, Cnps (lire encadré). Ce réflexe n’est pas ivoirien, ni même africain. En revanche, il est quasiment spontané chez les expatriés blancs. Ainsi, à Abidjan, les quartiers à fortes concentrations d’Européens comptent des gens de maison non seulement mieux payés que leurs homologues exerçant ailleurs, mais aussi déclarés quasi systématiquement à la Cnps et jouissant donc d’une couverture sociale.

Travailler à Cocody…

Avec 895 gens de maison déclarés par 513 employeurs au 31 mars dernier, Cocody détient un taux remarquable de gens de maison immatriculés à la Cnps. Ce qui n’est pas pour déplaire au directeur de l’agence Cnps locale, Gabriel Archange Adouko. “Ce score, analyse-t-il, est dû au fait que Cocody est habité par de nombreux expatriés travaillant dans des organismes internationaux ou les écoles françaises et américaines qui y sont installées”. 

“Ils ont une culture de la sécurité sociale qui fait que dès qu’ils embauchent un travailleur, ils viennent à nos guichets le déclarer automatiquement”, explique-t-il.

… ou Koumassi

Mais le plus fort taux de gens de maison immatriculés à la Cnps revient à l’agence Cnps de Koumassi.  Au 31 mars, elle comptait dans son portefeuille 1076 gens de maison couverts par 656 employeurs.  “Koumassi, c’est la Zone 4 et Biétry”, s’empresse de préciser le directeur d’agence, M. Brahima Coulibaly, comme pour confirmer que le réflexe de la sécurité sociale est l’apanage des expatriés. La Zone 4 et Biétry, on le sait, comptent une bonne population d’expatriés.

Sensibilisation

“En dehors d’eux, il y a des gens nantis qui déclarent leur personnel de maison, tempère Brahima Coulibaly. Quelques cadres aussi”.

Même constat du côté de Cocody où, fait remarquer Archange Gabriel Adouko, “’il y a quelques rares Ivoiriens et Africains dans le lot de ces employeurs modèles”. 

Il y a une légère évolution chez les Africains de façon générale, concède-t-il. Mais il va falloir sensibiliser encore et encore.  La sécurité sociale reste un réflexe à cultiver chez ceux-ci. Tel chez ce cadre du secteur de la communication qui assure payer sa servante au Smig, mais qui n’a jamais songé à la déclarer. Ignorance ou indifférence?

80% des employés dans la zone de Cocody sont des gens de maison, selon le responsable local de la Cnps. Force est de constater cependant qu’ils ne sont que 895 sur 93842 travailleurs immatriculés et bénéficiant d’une couverture sociale dans la zone, soit la portion congrue .

ELVIS KODJO


 Ignorance et préjugés

Déclarer sa servante à la Cnps ? K. Jean, cadre dans une entreprise de communication, résidant à Yopougon, sursaute à l’énoncé de la question : « Ah bon, il faut les déclarer eux aussi ? » Il est hors de question qu’il le fasse, même maintenant qu’il le sait. Et K. Jean d’y aller d’un long chapelet d’avantages divers dont jouit sa servante pour justifier sa position : « Ma servante est payée à 30 000 F Cfa par mois. Elle vit sous mon toit, y mange, ne dépense pas pour ses produits de toilettes. Tout est fourni par moi. Et quand elle tombe malade, c’est moi qui pourvoit à ses frais de santé ». Tous calculs faits, assène-t-il, « elle gagne au-delà du Smig ».

De là à penser qu’il est, pour elle, le Monsieur Sécurité sociale, il n’y a qu’un pas qu’il franchit allègrement. « Je lui assure tout, hurle-t-il. Elle ne dépense rien. Son salaire est chaque mois précieusement économisé ! »

Dans le même ordre de pensées, dame K. Madeleine, entrepreneur, croit voir une « part trop belle » qui serait faite aux gens de maison, les servantes en particulier en les payant au Smig et les déclarant ensuite à la Cnps. « Avec un tel traitement, elles rivaliseraient avec certains diplômés de l’administration publique », grogne-t-elle. Puis, ironique : « Nous nous reconvertirons toutes au métier de servante alors ! »

Ce ne serait que justice, que les gens de maison soient payés au Smig et bénéficient d’une couverture sociale, tempère Kouassi Tanoh, restaurateur à Adjamé, coût de la vie oblige. Confessant qu’il n’est pas lui-même un modèle en la matière, il relève aussitôt que sa bonne disposition à cet égard est freinée par son niveau de revenus. « Avec ce que la majorité des travailleurs, employeurs à leur tour de servantes et autres gens de maison, gagnent eux-mêmes, il est quasiment impossible de respecter ces dispositions légales », objecte-t-il. Chacun est trop occupé à gérer son fond d’assiette. Difficile dans ce contexte de se conformer aux textes. Et cela constitue la trame des contrats, jamais écrits, qu’il a toujours passés avec les différentes servantes qu’il a jusqu’ici employées.

Préjugés défavorables

Homme d’affaires aisé, Jacques Kouassi, lui, n’ignore rien des dispositions légales relatives au salaire et à la couverture sociale des employés de maison. Il en a trois à son compte : une nounou, un gardien et un chauffeur. Ils touchent au-delà du Smig, assure-t-il. Leur carrière ne va toutefois pas laisser de trace, car, avoue-t-il, aucun d’eux n’est déclaré auprès de l’institution de prévoyance sociale. Il se dit conscient des avantages qu’il fait perdre à ses employés, mais…

Le faire, se justifie-t-il, grèverait le budget qu’il consacre à leurs salaires. « Avec les cotisations à payer, la masse va s’alourdir considérablement », craint-il.

Renseignements pris, ces cotisations (maternité, prestations, accidents de travail et retraite) représentent environ 21% du salaire.

La quadrature du cercle

La réticence de Jacques tient, en vérité, à une série de griefs tenaces qu’il a développés au cours des années contre les gens de maison, les servantes en particulier. « Elles ne sont pas toujours honnêtes. Elles peuvent vous faire payer cher la confiance que vous placez en elles en vous dévalisant. J’en ai été victime plus d’une fois », fulmine-t-il. Et d’un !

Elles sont très instables, par ailleurs, crie-t-il. De deux ! « Pourquoi voulez-vous que je m’investisse financièrement et administrativement pour des gens qui elles-mêmes ne croient pas à ce métier qu’elles embrassent juste le temps de se constituer une économie pour aller s’investir dans d’autres secteurs comme la couture, la coiffure ou le commerce, la fameuse série C ? », questionne-t-il.

Il est établi, en effet, que les filles de maison, en général, viennent à ce métier par défaut. Elles n’entendent pas y faire carrière (lire témoignage de Irène Kossan Name dans notre édition de demain).  C’est parfois le passage obligé pour aller voir ailleurs, assouvir ses réelles ambitions. Toutes sortes de prétextes sont inventées après trois ou quatre mois de travail, souvent même moins, pour partir, au grand dam de l’employeur. Une attitude que dame Kouakou Eunice, résidant à Port-Bouët, qui fut femme de ménage il y a dix ans, explique justement par l’incertitude et le manque d’assurance qui marquent ce métier. Véritable quadrature du cercle !.

Elvis KODJO


Ce que disent les textes

La déclaration du travailleur n’est pas un luxe. Elle est même obligatoire, selon l’article 5 du code de prévoyance sociale qui dispose qu’elle prend effet dès le premier jour de travail.

Les textes ne prévoient pas de sanction expressément pour les… hors-la-loi (et ils sont nombreux). Mais il peut y avoir redressement de cotisations sociales à compter du premier jour de travail lorsque le travail clandestin est découvert, soit sur dénonciation, soit par tout autre moyen.

Les charges financières peuvent alors s’avérer lourdes.

E. Kodjo


2 420

Ils représentent à peine 0,35% des salariés immatriculés dans les fichiers de la Caisse nationale de prévoyance sociale, l’institution chargée de la gestion des carrières des travailleurs du secteur privé. Sur 704 060 salariés déclarés en 2016, les gens de maison ne sont que 2 500.

Les plus nombreux sont dans le périmètre de la commune de Koumassi. Cocody pointe en deuxième position.

Dans le point présenté ci-dessous concernant 16 communes et villes, Agboville, avec 5 gens de maison immatriculés, fait plus piètre figure.

Koumassi : 1 076

Cocody : 895

Treichville : 160

Plateau : 76

Bouaké : 42

Adjamé : 32

Yopougon : 30

Abengourou : 18

Daloa : 17

Gagnoa : 16

Bonoua : 15

Abobo : 14

San Pedro : 12

Divo : 6

Yamoussoukro : 6

Agboville : 5


Une avocate dans la maison

Redresser les torts. C’est un peu la mission que s’assigne « Ma Maison », une organisation non gouvernementale (Ong) installée à la Riviera-Faya, dans la commune de Cocody.

Sa présidente, Mme Bernadette Abeba Kakou, est une véritable avocate de la cause des servantes (ou plutôt « auxiliaires de vie » appellation qu’elle considère comme plus valorisante). Elle vit comme un sacerdoce le désir de professionnaliser le métier de servantes. Cette Ong dont le centre de formation s’emploie à donner à celles-ci le savoir-faire et le savoir-être utiles pour exercer leur métier sans complexe et à en vivre.

« C’est parce que sous les Tropiques, on peut avoir les filles de maison à tous les prix que le métier n’est pas valorisé », s’insurge-t-elle. « En Afrique, on ne peut pas se passer d’une fille de maison. Mais, en notre for intérieur, nous n’avons pas encore accepté que c’est un travail que ces filles-là font. Or, en Europe, c’est un véritable métier. Et ne s’offre pas une fille de maison qui veut », analyse-t-elle.

Lorsque les pensionnaires quittent « Ma Maison », après huit mois de formation, pour entrer dans la vie active, les règles sont clairement définies d’emblée. « Nous tenons compte d’abord du Smig qui est à 60 000 F. Quand vous ajoutez le transport qui fait 25 000 F, on est déjà à 85 000 F Cfa au minimum de salaire. Il faut ajouter ensuite la déclaration Cnps et autres. Selon que la fille a des enfants ou n’en a pas, ça a un coût. L’un dans l’autre, les coûts se situent autour de 100 000 F Cfa », explique-t-elle.

La couverture sociale de l’auxiliaire de vie est une chose à laquelle Bernadette Abéba Kakou tient comme la prunelle de ses yeux : « Cela fait partie des conditions que nous avons fixées pour mettre une fille à la disposition d’un employeur.  S’il ne peut aller la déclarer lui-même, nous le faisons sous notre couvert, mais c’est lui qui payera les cotisations que notre comptable ira verser à la Cnps ».

Confrontée à des railleries au début de son œuvre, voire des méchancetés de la part des demandeurs de main-d’œuvre, Mme Kakou dit noter une certaine évolution dans la perception des choses : « Les gens commencent à comprendre. Certains sont même admiratifs devant ce que nous faisons qui consiste à donner une seconde chance à ces auxiliaires de vie qui nous sont très utiles ».

Portée sur les fonts baptismaux en décembre 2013, « Ma Maison » qui forme gracieusement une quarantaine de jeunes dames chaque année, s’apprête à effectuer sa cinquième rentrée dans quelques jours. Ses ex-pensionnaires travaillent, pour certaines en Côte d’Ivoire, d’autres hors du pays, et « gagnent bien leur vie » (dixit) .

E. Kodjo

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