Dimbokro: Quand la digue sur le fleuve N’Zi freine le développement des villages riverains
  • Accueil
  • Focus
  • Enquête
  • Dimbokro: Quand la digue sur le fleuve N’Zi freine le développement des villages riverains

Dimbokro: Quand la digue sur le fleuve N’Zi freine le développement des villages riverains

lundi, 24 novembre 2014 12:44
Quand la digue sur le fleuve N’Zi freine le développement des villages riverains Quand la digue sur le fleuve N’Zi freine le développement des villages riverains Crédits: A Kanga

La réalisation de la digue sur le fleuve N’Zi, dans le  village d’Ahua, permet d’alimenter depuis une  vingtaine d’années la ville de Dimbokro en eau potable. Malheureusement au fil des ans, la digue a favorisé une stagnation de l’eau du fleuve sur plusieurs kilomètres. Ce ‘’lac intérieur’’ a un impact négatif sur l’environnement écologique et économique des populations rurales riveraines situées en amont du fleuve.

Dimbokro: Quand la digue sur le fleuve N’Zi freine le développement des villages riverains

D'une couleur verdâtre et trouble se confondant à la forêt environnante, le fleuve est quasiment recouvert de jacinthe d'eau douce et de hautes herbes. Cette étendue d’eau devenue ‘’stagnante’’ par la force des choses, dégage par moments une odeur perfide qui envahit la forêt sur plusieurs kilomètres.

Le cours d’eau ne dispose plus de berge afin que les pirogues puissent accoster aisément. Les nombreux pêcheurs qui sillonnaient le secteur ont disparu sur les plans d’eau depuis belle lurette.

Voici le visage que présente à ce jour le fleuve N’Zi à Dadié Kouassikro dans la sous-préfecture de Dimbokro et plusieurs autres localités situées en amont de la digue du village d’Ahua. Il s’agit des villages de Bocabo, Soungassi, Koguinan, Andianou, Koffi Kouadiokro  et  Aloko Kouakoukro.

Et pourtant, ce fleuve qui traverse toute la région du N’Zi-Comoé n’a toujours pas été dans cette situation.  En tout cas c’est ce qui ressort des differents témoignages des populations de la localité. « Avant la construction de la digue, le N’Zi avait un très bon débit et coulait très bien, de sorte qu’on ne connaissait pas le phénomène de végétaux flottants dans la région », se souvient Kouassi Apollinaire de Dadiè Kouassikro. M. N’guessan Konan de Bocabo ne dit pas autre chose quand il explique que l’eau du fleuve N’Zi était limpide et claire. « Si vous laissez tomber une pièce de monnaie dans l’eau vous pouvez la ramasser sans difficulté », ajoute-t-il.

En effet, selon les ‘’anciens’’, le cycle de l’eau du fleuve connaissait deux mouvements dans l’année. Il s’agit de la décrue qui en principe s’étend sur une période de 8 mois et la crue sur une période de 4 mois.

Pendant la décrue on assiste à un abaissement considérable du niveau de l'eau. Ainsi avec l’étiage,  le fleuve se rétrécit et laisse la place au niveau des berges à de larges bandes de sable fin de très bonne qualité et du gravier.

 

Le bon vieux temps

En tout cas, c’est la période que les villageois choisissent pour les parties de baignade ou pour organiser des pique-niques  entre amis ou parents au bord du fleuve N’Zi. « L’eau est peu profonde et chaude», souligne Kouakou Coulé Laurent. Avant de préciser que pendant cette période de l’année les populations vident les villages pour les rives du fleuve aménagées à cet effet.

« Tous les jours après les travaux champêtres mes amis et moi faisions un tour au N’Zi avant de rentrer à la maison », se souvient Yao Konan Baptême du village de Kongossou. Selon  lui, certaines personnes restaient même jusqu’à la tombée de la nuit au fleuve. Surtout en période de pleine lune.

Pour sa limpidité et sa propreté, les femmes préféraient l’eau du N’Zi pour la cuisson des aliments aux pompes réalisées dans les villages dans le cadre du programme national de dotation des localités des pays ruraux en Hydraulique villageoise des années 1980.

Par ailleurs, les matériaux de construction, le sable et le gravier, qu’offre le N’Zi ont été exploités par   les habitants.

Les maisons en dur sont sortir de terre partout dans les villages et campements riverains du  fleuve N’Zi. Cette effervescence a été surtout appréciée du temps où la région était considérée comme « la boucle du cacao ». En effet, de la période coloniale au début des années 1980, les villages de la région du N’zi Comoé ont connu un développement qualifié de ‘’formidable’’ par plusieurs cadres de l’administration ivoirienne qui ont servi dans le département.

« Les maisons poussaient de terre partout dans les villages. La grande particularité c’est qu’elles étaient réalisées par les paysans », explique le vieux Kimou Kouadio, un ancien fonctionnaire, qui a travaillé pendant la colonisation et après l’indépendance dans plusieurs villes de la région du N’Zi-Comoé.

Ces propos sont corroborés par M. Konan Daniel, un cadre de la région : « Pour construire une maison il nous fallait seulement faire venir le ciment et les tôles de Dimbokro. Tout le reste était disponible à souhait sur le terrain ».

Les vestiges de ce passé glorieux sont toujours présentes, même dans les campements qui aujourd’hui ne sont plus habités.

Mais qu’est-ce qui a bien pu se passer pour que le fleuve N’Zi, considéré comme la « sève » nourricière des villages, se transforme en calvaire pour plusieurs villages riverains ?

 

La Digue

Afin de doter la ville de Dimbokro, forte de 46.708 âmes, en eau potable et de façon durable, une digue a été réalisée sur le fleuve N’Zi au niveau du village d’Ahua situé à 4 kilomètres de la ville.

Le hic, c’est que cette retenue d’eau a provoqué une stagnation des eaux du fleuve sur plusieurs kilomètres. Ce qui crée du coup une situation de ‘’lac intérieur’’. « L’eau qui coule en amont du fleuve avec une certaine vitesse vient se stocker au niveau de la digue », explique Dr Kouadio Daniel, un cadre de Bocabo.

Ainsi sur cette distance, le débit du fleuve est très faible. « Malheureusement cette situation favorise le développement des végétaux flottants », explique un expert de la lutte contre les jacinthes d’eau douce.

 

Les effets pervers des végétaux flottants

Les plans d’eau du N’Zi dans plusieurs villages connaissent actuellement un envahissement  par les végétaux flottants. Conséquence, certaines espèces de poissons de grande valeur commerciale ont disparu du N’Zi. Il en est de même des mouvements de poissons. Certains poissons vivant en aval du fleuve ont besoin de remonter le cours de l’eau pour pondre des œufs et vice versa. Les poisons venant en amont peuvent descendre en aval. Mais le contraire n’est pas possible à cause de la digue.

C’est que, la hauteur de la digue fait que ces ressources halieutiques ne peuvent pas remonter le cours du fleuve.Les activités de pêche connaissent par ricochet une régression drastique sur cette partie du fleuve. « Les nombreuses pirogues de pêcheurs qui sillonnaient le fleuve ont vu leur nombre se réduire », indique le porte-parole du chef du village de Bocabo, Nanan Kouassi Amani.

De fait, les jacinthes d’eau privent de lumière et d’air les eaux du fleuve. La privation d’air provoque la mortalité ou la réduction massive de la faune aquatique.“ Ces végétaux flottants gênent la navigation, l’usage des filets et l’accès aux casiers des fermes piscicoles. Une fois, j’ai dû passer toute une nuit sur le N’Zi car ma pirogue avait été bloquée par ces jacinthes d’eau douce”, se rappelle M. Koffi Mathieu de Aloko Kouakoukro.

Les végétaux flottants sont surtout le repère des animaux comme les crocodiles et les hippopotames qui pullulent dans le fleuve. Ils s’y cachent pour s’attaquer aux autres animaux de la forêt qui viennent s’abreuver dans le N’Zi.

C’est dans ce contexte que l’un des célèbres pêcheurs de la région, Kouakou Kouassi Fulgence dit « La Kouass », a failli perdre la vie sur le fleuve au niveau du village de Koguinan. Il a été attaqué par un animal. 

« J’étais en train de pêcher le 1er décembre 2005 dernier quand un animal que je n’ai pas réussi à identifier m’a sauté dessus. Il faisait nuit. Blessé grièvement et évanoui, l’animal me traînait dans les profondeurs des eaux. J’ai eu la vie sauve grâce à des branchages d’arbres qui étaient sur l’eau. Comme il n’arrivait plus à me tirer, il a lâché prise et mon ami qui jusque-là suivait impuissamment  la scène m’a sorti de l’eau », se souvient-il comme si c’était hier.

Outre la pêche, la navigation sur le fleuve est perturbée. La masse des jacinthes d’eau ne permet pas le passage des embarcations, et les longues racines pendantes empêchent le refroidissement des moteurs en s’enroulant autour des hélices.

Plus grave, il très souvent impossible pour les habitants des villages d’utiliser les voies d’accès par pirogue pour arriver à leurs plantations  qui se trouvent sur l’autre rive du fleuve. Dans ces cas, les populations sont contraintes de faire de grands détours de 15 à 20 km, quelquefois par voie terrestre, pour joindre les différentes exploitations agricoles.

De plus, l’eau du N’Zi devenue boueuse est impropre à la consommation humaine. « Il n’est même pas conseiller de se laver avec », soutient M. Gnamien Konan d’Aloko Kouakoukro.

Et pourtant, les populations continuent de boire cette eau et de se baigner avec. « Que voulez-vous qu’on fasse ? » s’interroge N’guessan Konan. Et, d’expliquer que les forages réalisés dans le département autour des années 1980 sont aujourd’hui dépassés.

Non seulement, les populations ont augmenté. Mais les installations hydrauliques villageoises, dans un état de délabrement très avancé, tombent constamment en panne.

Pourtant, pour se procurer l'eau du N’Zi, les femmes sont confrontées à de réelles difficultés. D’abord, la piste boueuse du cours d’eau est envahie par les hautes herbes. Pis, elle est en pic. Ce qui nécessite beaucoup d’ingéniosité et de courage de la part de ces femmes pour opérer la descente vers le fleuve.

 Elles creusent des trous dans la latérite qui fait office d’escalier. Ainsi, la cuvette sur la tête, le bébé au dos et une canne à main,  elles descendent ces ‘’marches précaires’’. Les plus jeunes n’utilisent pas de canne. Elles dévalent ces escaliers de fortune pour être les premières au fleuve.

Au risque de basculer dans le vide. " Ce qui est monnaie courante ici. En tout cas, il arrive que des femmes se facturent la jambe ", souligne de façon innocente une adolescente de Dadiè Kouassikro, Koffi Akissi Nadège. Ces femmes sont aussi la plupart du temps exposées aux morsures de serpents.

Par ailleurs, des maladies hydriques qui avaient disparu de la région refont surface. Il s’agit entre autres de la cécité des rivières et de la bilharziose. La situation est devenue très alarmante de sorte qu’un conseiller de l’ex-Conseil général du département de Dimbokro avait posé le problème.

Il a donc été décidé de la mise sur pied d’une commission pour qu’une enquête soit menée et que des tentatives de solutions soient proposées pour endiguer les effets pervers de la digue.

L’autre fait, très visible aujourd’hui dans les villages riverains du ‘’lac intérieur’’ créé par la digue, c’est qu’il y a plus de maisons en terre qu’en dur. Les quelques nouvelles maisons construites en dur dans les villages sont le fait de cadres et de fils du village qui ont « immigré » vers les nouvelles zones de production du café et du cacao.

« Pour construire une maison en dur aujourd’hui nous sommes obligés de mobiliser assez d’argent pour faire venir le sable et le gravier. Alors que tout le monde sait qu’avec le déplacement de la boucle du cacao vers l’ouest forestier la pauvreté a gagné du terrain dans le département de Dimbokro », souligne le chef de Dadiè Kouassikro, Nanan Aka Kouassi.

En effet, le sable et le gravier viennent de Dimbokro. Le chargement de sable se négocie à 50.000 Fcfa et le gravier à 75.000 Fcfa. Selon les experts, le sable et le gravier sont toujours disponibles dans le lit du N’Zi. Cependant, pour l’extraire, il faut une grande technologie et beaucoup de moyens. Ce que les populations rurales du coin n’ont pas.

 

Faut-il détruire la digue ?

Comment régler les effets pervers de la digue d’Ahua ? Sans attendre les conclusions de la commission devant travailler sur le problème, plusieurs solutions sont proposées par les populations concernées.

Certains habitants pensent que la solution est de casser la digue afin de laisser les eaux du fleuve couler normalement et faciliter le nettoyage naturel. Si cette solution est retenue, elle va poser un autre problème d’alimentation de la ville de Dimbokro en eau potable.

« On peut réaliser un forage comme dans les autres villes du pays qui n’ont pas de cours d’eau pour ravitailler Dimbokro », propose le chef du village de Dadiè Kouassikro.

L’autre option préconisée par les populations est l'hydraulique villageoise améliorée (HVA). Alors que pour réaliser cela il faut nécessairement de l’énergie. C’est pourquoi les populations souhaitent que le projet d’électrification, entamé dans la région, aboutisse le plus rapidement possible.

L’HVA est une mini-adduction d'eau comprenant un forage équipé d'une pompe électrique, d'un réservoir en polyester de 5 à 20 m3 monté sur un trépied de 10 à 15 m de haut.

L'eau est distribuée à l'aide d'un réseau simplifié qui alimente les bornes-fontaines. C'est en 1990 que l’État a démarré ce système d'adduction d'eau. Plus de 118 ouvrages ont été réalisés depuis cette date. Cet équipement a un coût de réalisation qui varie entre 60 et100 millions de Francs Cfa.

 

Les maladies hydriques

« Beaucoup de nos enfants et même des grandes personnes ont du sang dans les urines », a révélé récemment le porte-parole du chef du village de Bocabo, Nanan Kouassi Amani.

Cette situation observée dans plusieurs villages de la sous-préfecture de Dimbokro montre que la bilharziose est très présente chez les riverains du fleuve N’Zi. Cette maladie se transmet dans ces villages de façon cutanée. Le parasite (schistosome) entre dans le corps pendant un bain ou en marchant dans l'eau.

La cécité des rivières ou onchocercose est la seconde maladie hydrique qui sévit dans le secteur. En tout cas, les vallées du fleuve N’zi ont cessé d’être traitées de façon aérienne depuis belle lurette.

Toutefois, l’opération de distribution de comprimés (le Mectizan) contre la cécité des rivières aux populations se déroule toujours pour le bonheur des populations. L’administration de l'Ivermectine ou le Mectizan paralyse et détruit  les microfilaires responsables de la maladie.

C’est ainsi que dans le village de Koguinan, le responsable de la distribution, Kouamé Kouakou Isidore, explique que ce sont 462 comprimés qui sont  donnés aux populations à chaque passage des responsables de la santé.

Bénéficier des retombées de la communalisation

Les populations de Dadiè-Kouassikro veulent bénéficier de tous les aspects du développement que leur confère leur statut de village faisant partie de la commune de Dimbokro. Le chef du village Nanan Aka Kouassi a tenu à l’indiquer récemment.

En effet, après avoir salué les réalisations de la mairie dans le village, il entend plaider pour que cette dynamique continue.« Je souhaite l’installation du téléphone rural et la construction d’un dispensaire ». Les jeunes, eux,  veulent un foyer de jeunes. Quand les femmes souhaitent la construction d’un marché. « Notre village n’étant qu’à 15km de Dimbokro les gens de la ville et des villages voisins peuvent venir en grand nombre sur notre marché.

 

Théodore Kouadio

 

Lu 6862 fois Dernière modification le lundi, 17 avril 2017 17:07