Cybercriminalité : Les hôtels nouveaux refuges des brouteurs pour l’arnaque

mardi, 14 juin 2016 00:57

[14-02-2016. 12h00] Dans la commune de Yopougon, précisément au quartier Banco2, non loin de la pharmacie Phénix, assis dans un maquis qui comporte en son sein un hôtel, entrain de suivre un match du championnat anglais, sur écran géant, des adolescents avec  pour la plupart le même style vestimentaire (T-shirt pantalon jean bariolé, un chapeau ou melon sur la tête, des sandales), font leur entrée.

Cybercriminalité : Les hôtels nouveaux refuges des brouteurs pour l’arnaque


Ils sont pour la plupart des mineurs, ou encore des adolescents. Contrairement à l’idée qu’on se fait des personnes de cet âge, ils se sont, eux  aussi, spécialisés dans l’escroquerie viaInternet. Raison pour laquelle on les appelle des « brouteurs ».Traqués par les éléments de la police criminelle et scientifique, ces adolescents ont désormais pris pour quartier les hôtels et résidences pour échapper à la vigilance et mener tranquillement leur « business ».

Dans la commune de Yopougon, précisément au quartier Banco2, non loin de la pharmacie Phénix,  nous sommes assis dans un maquis qui  a  en son sein un hôtel, pour  suivre un match du championnat anglais, sur écran géant. Des adolescents habillés pour  la plupart dans  le même style vestimentaire (T-shirt pantalon jean bariolé, un chapeau ou melon sur la tête, des sandales), font leur entrée. En compagnie de leurs amies bras dessus-dessous, ils devisent dans un vacarme qui irrite même les adultes présents dans la buvette. Parmi eux, deux tiennent des  allumettes et un autre un paquet de cigarettes. Sans se sourciller des regards et invectives  en leur encontre, ils s’engouffrent dans un couloir qui conduit à la réception de l’hôtel.

Le comble, ils ont presque occupé toutes les chambres disponibles

« Dis- moi, il  y a-t-il  une colonie de vacances hébergée ici ? »,interroge un client du maquis qui est surpris de la présence de ces adolescents dans le coin avec des sacs en main qui pourraient contenir des habits. « Non, ce sont des petits brouteurs », lui répond sur un ton amuseur le gérant du maquis. A la question de savoir leur présence dans ce lieu, il enchaîne en disant que ces gamins louent des chambres pour « brouter », c'est-à-dire  pour pratiquerla cyber escroquerie, à l’insu des forces de l’ordre qui les traquent à longueur de journée dans les cybercafés.

Dans ce lieu,  ils sont à l’ abri  de tout regard et de toute indiscrétion. Ici personne ne les dérange.  Le comble, ils ont presque occupé toutes les chambres disponibles. A deux ou trois dans les chambres, ils sont pour « une à deux semaines de séjour »,  nous raconte le barman. « Ils ont l’argent et ils payent cash »,renchérit un autre client du maquis qui connait bien ces ados. Mais que pense le gérant de l’hôtel ? Sans donner de réponse, celui-ci  attribue l’attitude des enfants  au compte de la dégradation de la société qui rime de plus en plus avec  corruption, laxisme, vices, improbité etc.

« Depuis que la police recherche les brouteurs, notre cybercafé ne marche plus. Parce que ces enfants vont maintenant dans des endroits privés », déplore Méité. H, qui lui n’a n’en cure des conséquences de leurs actes. « Son profit rien que son profit» constitue sa véritable préoccupation. Selon lui, Ce sont de vrais payeurs et « c’est cash », avance-t-il.

Après les cours de samedi,  ils arpentent les ruelles menant dans le «  petit coin », avec  une insouciance totale

Mais au aujourd’hui, l’argent a changé de camp, avec ces brouteurs selon lui. Ce sont donc certains opérateurs hôteliers qui se frottent les mains.

Autre lieu dans la commune de Yopougon, sur la voie du carrefour Koweit, un autre hôtel bénéficie régulièrement de la visite de  ces « KrikatasKrikatasKpanKpan », comme les surnomment  certains Abidjannais de la vieille école. Dans la journée  comme dans la  nuit, ces gamins sont là, perturbant même parfois la quiétude des riverains qui vivent à quelques encablures de l’hôtel. Après les cours de samedi,  ils arpentent les ruelles menant dans le «  petit coin », avec  une insouciance totale.  Postés derrière la fenêtre  d’un des riverains,  celui-ci  a dû hausser le ton pour les faire partir. « Allons jouer  au ballon, avant que tu ne partes », lance d’un des leurs à une autre élève qui était en compagnie de quatre autres filles. Dans ce contexte « jouer ballon », c’est ce que le commun des mortels pourrait dire tout bas. Mais ici,  on a vite fait de se faire une idée parce que postés à quelques mètres du portail, ils attendent d’être annoncés par le réceptionniste de l’hôtel. « Avant ils venaient tous en  kaki, donc l’hôtel les refoulait. Mais pour avoir accès, ils se mettent en civil, malgré leur âge », affirme un passant.

Yopougon, Abobo, Koumassi, Marcory, Port-bouet, ce phénomène a pris de l’ampleur. Pour certains brouteurs qui veulent se donner une certaine crédibilité, les résidences sont leur prédilection. D’autres avec plus de moyens,  louent des studios ou maisons haut standing pour s’adonner à cœur joie à l’arnaque sur le net. Ce dernier système, dit-on, était beaucoup employé par des Nigérians d’origine Ibo. Eux, ils pouvaient louer une maison en payant comptant deux années.

« Ces enfants ne font pas que naviguer pour appâter leur proie, qui pourla plupart sont des blancs. Ils  se servent aussi de  ces chambres d’hôtels pour faire circuler la drogue. On a dû revoir la visite des clients suite à un scandale. En effet, un jeune qui louait une chambre dans notre établissement vendait la drogue. La police a dû remonter aux consommateurs pour le dénicher. Et ça failli nous emporter », explique un gérant d’hôtel.

A Adjamé, « le mouvement est encore plus fluide » nous explique Franck Dicaprio, un brouteur. Car, non seulement, la commune ne regorge pas d’assez d’hôtels et pour la plupart du temps, ceux existants sontconfondus à des maisons. De telle sorte que lorsqu’un client y entre, tout porte à croire qu’il est  dans son habitation ou en visite.

Imposture, falsification de documents administratifs (faux et usages de faux) pour la vente des terrains, maisons ou autres biens, Transfert imaginaire de fonds,  fausses loteries,  des hommes qui se font passer pour des femmes etc. Une fois avoir eu les gains découlant de cette arnaque, ces cybercriminels se livrent à une exhibition incroyable dans les maquis ou night-club. D’autres se livrent à des commentaires désinvoltes sur la toile.

Face à la recrudescence du fléau et de la prolifération des cybercafés, le gouvernement a décidé d’agir vigoureusement. Le ministre de l’Economie numérique et de la Poste, Bruno Koné, a tenu à faire cette mise au point lors d’une conférence de presse portant sur le sujet : « Un nouveau cadre juridique et institutionnel du secteur  des Tic a été mis en place avec l’adoption d’une ordonnance et de trois lois structurantes par rapport à l’activité des Télécommunications/TIC, ainsi qu’au niveau de la cybercriminalité avec la loi n° 451 du 19 juin 2013 relative à la lutte contre la cybercriminalité ». Pour lui cette nouvelle loi permettra la protection des personnes et des biens. Les atteintes à la propriété intellectuelle et les agissements illicites sur les réseaux de communication etc, seront désormais sanctionnés. « Les sanctions et les peines sont désormais dissuasives. Les peines vont jusqu’à 20 ans d’emprisonnement et les amendes jusqu’à 100 millions de Fcfa », a clarifié le ministre Koné Bruno.

La cyberescroquerie a coûté plus de 26 milliards Fcfa à la Côte d’Ivoire en cinq ans

Si l’âge et la technique de ces garçonnets intriguent, les conséquences de leurs actes constituent un véritable danger.
Lors d’une Conférence internationale sur le renforcement de la cyber sécurité et de la cyberdéfense dans l’espace francophone, tenue le 6 février à Grand Bassam, qui a réuni une centaine d’experts, ceux-ci ont révélé  que  la cyber escroquerie a coûté plus de 26 milliards Fcfa à la Côte d’Ivoire en cinq ans. Des chiffres qui donnent des tournis et qui amènent  à se demander comment cet argent  arrive entre les mains de ces cybercriminels, et comment gèrent-ils ces sous ?


Dans certains pays comme le Sénégal, un montant de 15 milliards Fcfa de perte a été déclaré par l’Etat. « L’expansion du fléau détruit l’image des pays et dissuade des investisseurs potentiels" constate Adama Ouane, administrateur de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF, initiatrice de la rencontre). Qui ajoute que ce fléau est un frein au développement économique et social de l’Afrique et une menace pour la paix.

 

Kamagaté Issouf

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