Coopératives Agricoles: Difficile quête vers la création de véritables Entreprises
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Coopératives Agricoles: Difficile quête vers la création de véritables Entreprises

mercredi, 27 août 2014 11:36

Le chemin vers la mise en place d’entreprises agricoles dignes de ce nom, telle que voulu par les gouvernants à travers la nouvelle loi coopérative, reste encore long et parsemé d’embûches pour les planteurs des différentes filières agricoles à Bonoua. Plus d’une décennie après la constitution de ces regroupements coopératifs d’un type nouveau, en remplacement de Groupements à Vocation Coopérative (GVC) d’alors, le constat n’est pas reluisant. Et pour cause. Même si des efforts sont faits par les agriculteurs au plan de l’organisation, de la production et de la gestion de ces structures, il reste beaucoup à faire pour opérer la mue souhaitée.

COOPÉRATIVES AGRICOLES : DIFFICILE QUÊTE VERS LA CREATION DE VÉRITABLES ENTREPRISES

De nombreux maux minent, en effet, la vie coopérative locale et constituent de véritables handicaps que nos agriculteurs trainent comme un boulet depuis plusieurs années. Au plan même de la constitution de ces coopératives, le constat très regrettable de leur multiplicité est l’une des premières faiblesses dans le secteur.

Parce qu’elles sont nombreuses, elles sont de petites tailles pour la plupart et par conséquent inefficaces pour nombre d’entre elles. Elles fonctionnent pour la quasi-totalité dans l’illégalité, au regard des textes réglementaires qui autorisent la création et le fonctionnement des coopératives agricoles.

Il y a un an, le responsable local du secteur agricole regrettait ce fait, au cours d’une réunion, tenue en présence du sous-préfet et qui a eu pour cadre, la salle de réunion de la mairie. Sur plus d’une vingtaine de coopératives qui opéraient dans tous les secteurs agricoles sur le territoire de Bonoua, seulement trois(3), avait révélé le responsable, détenaient un agrément  sérieux du dossier avait amené le sous-préfet, M. Coulibaly Magloire, à enjoindre aux coopératives défaillantes de régulariser leur situation, sous peine de cessation de leurs activités.

Depuis cette rencontre et la décision de l’autorité qui avait réjoui les coopératives en règle et fait grincer des dents du côté des « hors-la-loi », rien ou presque n’a changé dans l’environnement du mouvement coopératif. Ce sont toujours les mêmes bons élèves dans la filière café-cacao, hévéa et palmier à huile qui détiennent et exercent leurs activités avec un agrément. Quant aux autres, « on est toujours dans les démarches », répondent invariablement les directeurs ou présidents de conseils d’administration.

Alors que ces dernières années ont vu une floraison de coopératives, notamment dans la filière hévéicole. « Comment avec ce nombre pléthorique on peut être efficace », s’interroge, M. N’tah Joseph, membre d’une coopérative du café-cacao.

On se regroupe  par affinité, entre amis de villages, de campements, voisins de champs ou même membres de la même grande famille et on crée sa coopérative. On fait fi de la compétence pour nommer les gestionnaires.

Les critères, les seuls qui valent sont : la propriété de l’idée géniale de la création de la nouvelle structure, l’étendue de sa superficie et bien souvent la puissance financière si ce n’est le « doyennat ».

On s’emmêle les pédales et on «  mélange aussi les comptes », se plaint M. Obrou Jérémie, un transfuge de la coopérative des hévéacultures de la Comoé. De la taille squelettique des coopératives naissent les conflits sur les détournements de productions d’autres coopératives. Puisque les rétentions effectuées sur les productions livrées par la vingtaine de planteurs ne peuvent pas permettre de supporter les nombreuses charges de fonctionnement.

Une situation qui a favorisé la naissance d’une race de coopérateurs nomades. Ceux-là qui vont de coopératives en coopératives, livrent leurs productions là où un ami responsable de structure peut leur faire quelque facilité. C’est aussi le chantage permanent et la menace quotidienne de quitter la coopérative que ces membres véreux font planer sur la tête des malheureux responsables.

Face à cette situation, les coopératives rivalisent d’ingéniosité pour créer des produits au sein de leurs organisations pour satisfaire ces partenaires difficiles. Avec, à l’arrivée, d’énormes pertes financières parfois, consignées au chapitre de « non remboursement de prêts » lors des assemblées générales annuelles.

Des planteurs qui, pour certains pêchent par le manque de suivi de leurs exploitations, regrette M. Brou Albert, de la coopérative des planteurs de palmier à huile de Toumanguié (COOPLATO).Une absence dans les plantations qui est un autre obstacle qui entrave la marche vers la mise en place d’unités agricoles modernes.

 L’exploitation agricole doit se gérer comme une entreprise, renseigne, le directeur général de cette coopérative. Le suivi technique des plantations, les investissements, les gains, les pertes et les calculs de marge sont autant d’actes de gestion qui entrent dans un schéma ordinaire de gestion des plantations, révèle, M. Brou.

Ce qui malheureusement n’est pas le cas pour certains planteurs à Bonoua. Certaines contraintes liées à des habitudes culturelles tiennent parfois le paysan éloigné de ses plantations pendant plusieurs jours. Participations à des funérailles, rassemblements de générations, fêtes traditionnelles sont parmi tant d’autres des contraintes sociales traditionnelles qui motivent ces déplacements du campement vers la ville.

Or ces absences répétées ont pour conséquence, le suivi approximatif des exploitations. Qui débouche sur une faible productivité. Car, très souvent, les encadreurs se retrouvent sur des parcelles sans le propriétaire des lieux. Et là le conseil agricole prend un coup. Comment avec autant de faiblesses tant au niveau organisationnel que dans le suivi des activités peut-on arriver à la professionnalisation tant souhaitée ? A moins de prendre les décisions idoines et rompre avec certaines mauvaises habitudes que commande la véritable modernisation de l’activité agricole.

 

ON N’A TOUJOURS PAS COMPRIS L’ESPRIT COOPÉRATIF

 

Nomadisme des coopérateurs, refus de rembourser des prêts à eux consentis, livraison de produits à des coopératives concurrentes et chantage. Autant de maux qui minent la vie coopérative à Bonoua.

Quand on ajoute à cette liste déjà longue, la création quasi trimestrielle de nouvelles coopératives, on aura compris qu’ici, beaucoup n’ont pas compris encore moins, intégré l’esprit coopératif. Une disposition d’esprit qui voudrait que le membre se considère comme le maillon d’une chaine d’actions qui doivent converger harmonieusement vers la réussite du groupe.

Et que pour arriver à des résultats probants chacun doit jouer franc jeu. S’abstenir d’être le grain de sable dans l’engrenage, comme le recommande M. Teki Otron, le directeur général de la coopérative St. Joseph. Malheureusement, regrette, le P.C.A d’une coopérative locale de palmier à huile, « nos membres de par leur mauvais comportement, pour certains, mettent à mal l’esprit du groupe ».

Les coopérateurs veulent beaucoup, presque tout de la structure mais sont réticents à consentir des sacrifices, se plaint un autre. Pour un oui ou un non ; certains claquent la porte ou menacent de le faire. Ils se retrouvent dans une autre structure et refusent catégoriquement de remplir les engagements qu’ils avaient pris avec la première organisation.

Les coopérateurs sont pour un nombre non négligeable, de mauvais emprunteurs. De bien malins producteurs qui jouent à cache-cache avec les responsables des coopératives. Ils livrent leurs productions pendant un bon moment dans une structure donnée, gagnent la confiance des gestionnaires, empruntent et disparaissent.

D’autres, alors qu’ils sont membres réguliers de la coopérative « passent des deals » avec des pisteurs et vendent en plantation leurs productions. Surtout que depuis quelques moments, la course vers la production crée cette race de nouveaux intermédiaires dans la filière hévéa, prête à payer cash en plantation.

Dans le secteur du palmier à huile, l’explosion des mini-huileries dans la zone est devenue une menace pour la production de coopératives dans cette filière. Un phénomène, dénoncé il y a quelques mois par le directeur exécutif de la coopérative des planteurs de palmier à huile de Toumanguié-secteur Aboisso(Cooptosa), M.  Adjé Lucien. Au cours de l’assemblée générale annuelle de cette organisation agricole, le responsable décriait à juste titre, ce détournement de production.

Car regrettait-il « l’évolution du prix d’achat contraste avec la fuite importante de production liée à la prolifération de mini huileries et presses artisanales qui pratiquent des tarifs de collecte assez attractifs et un mode de payement comptant ».

Désormais, ces structures légalement constituées n’ont d’autre choix que d’amadouer leurs membres qui sont prêts à livrer leurs productions aux plus offrant. Percevant ainsi très mal leur qualité de membre d’une coopérative.

Il n’y a qu’à écouter Drame Ousmane, planteur de palmier à huile à Ahigbé Koffikro pour prendre toute la mesure du défi à relever. Lui qui, estime que « c’est normal s’ils veulent qu’on leur donne les produits ils n’ont qu’à faire quelque chose pour nous ».Autrement, Drame Ousmane livrera ailleurs, comme il le fait si bien déjà. Et ce, au péril de la survie de sa coopérative. Et puis, entre elles-mêmes, les coopératives ne se font pas de cadeau.

La lutte est âpre dans la recherche de produits pour améliorer chaque année son tonnage et percevoir de substantielles ristournes de la part de l’usinier. Ainsi donc, les encadreurs sont devenus d’habiles détourneurs de planteurs .Un autre phénomène dénoncé par les coopératives. Si les coopératives censées inculquer l’esprit coopératif à leurs membres foulent elles-mêmes au pied les règles de bonne conduite qui devraient régir entre elle les relations, que dire des coopérateurs ?

Eux qui ignorent royalement les textes qui règlementent la vie et le fonctionnement de leurs organisations. D’autres qui n’ont libéré aucune part sociale depuis leur adhésion qui remonte à une dizaine d’années.

Mais à qui on ne doit tenir rigueur pour ne pas les fâcher. Annuellement, ils répondent présents à la convocation du conseil d’administration pour la tenue de l’assemblée générale ordinaire. Où, ils votent toujours presqu’à l’unanimité le rapport du conseil d’administration et le projet de budget.

Coopérateurs versatiles, nombre pléthorique de coopératives qui se livrent dans l’inefficacité une concurrence déloyale et sans merci. L’esprit coopératif est mis à mal par toutes ces pratiques aux antipodes de l’esprit d’équipe fédérateur dans l’harmonie des actions à travers les contributions individuelles convergentes.

 

Des efforts de modernisation

 

Tout n’est pas que faiblesses et défis à relever dans l’univers de l’expérience coopérative à Bonoua. Fort heureusement ! Ce qui autorise à entrevoir l’avenir avec quelques lueurs d’espoir.

C’est que la presque totalité des regroupements coopératifs locaux pour ne pas dire tous, ont souscrit à la politique d’une gestion moderne de leurs activités. Que ce soit dans le secteur du café-cacao, du palmier à huile ou de l’hévéa, les planteurs ont consenti d’énormes sacrifices pour former ou engager des gestionnaires qualifiés et s’équiper en outils modernes de gestion de leurs activités.

Dans la première filière citée, la coopérative St. Joseph du directeur Teki Otron, s’illustre de fort belle manière. A travers des comptes régulièrement tenus par un personnel qualifié qui lui ont maintes fois valu le satisfecit de son partenaire à l’exportation.

 Lui qui, en retour ne lésine point sur les moyens pour continuer à l’aider sur la voie de la modernisation. A preuve, elle a bénéficié d’un champ école dans le village d’Adiaho pour initier ou perfectionner les membres de cette coopérative aux techniques culturales modernes.

Avec, au bout, l’amélioration des variétés de plants, de la qualité et aussi de la productivité. Et au directeur de se réjouir à la fois de l’expertise de sa structure et de ce partenariat qui selon lui « doit inspirer les autres coopératives à s’engager sur la voie du professionnalisme ».

L’acquisition régulière de nouveaux engins de collecte, participe de ce professionnalisme par l’accroissement du parc auto qui devrait asseoir l’indépendance de la coopérative St Joseph. Dans le secteur hévéicole, la tendance est tout aussi à l’acquisition ou au perfectionnement des réflexes de gestion comme on le ferait en entreprise.

A la Coopérative des planteurs d’hévéa du sud Comoé (Cophesudco.), l’une des plus importantes de la place ; il n’y a plus de place pour le bricolage, martèle le directeur général, M. Gérard Akatchi. Les prévisions de collecte, de vente et de gains sont des exercices devenus banals dans la gestion de la coopérative.

Cela grâce à des logiciels de gestion acquis pour satisfaire les grandes ambitions que nourrit la Cophesudco .Les coopératives ont toutes créé en leur sein, des produits et initié des projets aussi originaux les uns que les autres pour satisfaire les besoins socio-économiques de leurs membres et usagers.

Assurance maladie, prêts scolaires ou funéraires, financement de projets immobiliers ou d’achat de véhicules. Tous ou presque, les proposent à leurs adhérents. Les magasins de vente de matériels de récolte, propriétés des coopératives, sont visibles un peu partout en ville.

Des lieux où viennent s’approvisionner en matériels leurs planteurs à des prix préférentiels ou à crédit. La Cophesudco, dans la mouvance de l’entreprise agricole, peaufine en ce moment son projet de mise sur pied d’une école moderne des hévéaculteurs dans l’enceinte de son nouveau siège.

Une école d’apprentissage et de perfectionnement aux métiers de l’hévéa où viendront de partout se former les ivoiriens aux métiers de l’hévéa, nous confiait le directeur .Toute cette expertise acquise par les hévéaculteurs de Bonoua en matière de gestion et de culture a séduit leurs homologues ghanéens.

Qui, il y a quelques années, au sein de la Rubber Outgrowers and Agents Association(ROAA) étaient venus s’inspirer du modèle ivoirien de Bonoua. «  Les performances de ce pays dans le domaine reposent sur cette vision à long terme qu’ont vos responsables, laquelle est un gage de compétitivité et de progrès » avait reconnu en son temps, le chairman Nanan Asaa Kofi III, le président national de la structure ghanéenne.

Des preuves d’une organisation professionnelle, d’une expérience coopérative, tout de même, même si tout n’est pas encore parfait, dont pourrait s’inspirer chacune des neuf régions hévéicoles du pays.

 

ARSENE KANGA

CORRESPONDANT REGIONAL

 

 

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