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Après l’échec de l’immigration clandestine: Les ex-candidats redécouvrent les douceurs du bercail

mardi, 29 octobre 2019 18:29
Des ex-candidats à l’immigration, insérés dans le tissu social. Des ex-candidats à l’immigration, insérés dans le tissu social. Crédits: EMELINE P. AMANGOUA

La fascination que l’inconnu exerce sur les jeunes migrants s’amenuise progressivement. Nombreux sont ceux qui ont décidé de rentrer au pays, après avoir tenté, en vain. Nous avons rencontré quelques-uns.

Abobo-Kennedy. Il est 12 heures 30 mn ce 20 septembre, le ciel est quelque peu nuageux. Dans son magasin de vente de téléphones portables et d’accessoires informatiques de 12m2, Sanogo Issa, âgé de 30 ans, sans instruction, nous accueille. Cet Ivoirien qui avait migré illégalement au Maroc est revenu sur les bords de la lagune Ebrié en 2017.

Ce 20 septembre, il est débordé de clients. Certains s’empressent d’acheter des consommables informatiques (clés Usb, ordinateurs), tandis que d’autres attendent pour faire réparer les portables. Jovial, sourire aux lèvres, Issa est visiblement soulagé de retrouver, enfin, son pays natal, la Côte d’Ivoire. « Je suis tranquille, je ne repartirai plus à l’aventure. Plus jamais, je n’irai nulle part. Avec un peu de moyens, nous pouvons avoir une vie meilleure ici. Je demande aux jeunes ivoiriens de renoncer à aller à l’aventure », lance-t-il.

Tout en affirmant fièrement avoir pu mettre sur pied son entreprise, grâce à l’appui d’une organisation non gouvernementale. Une activité qui lui permet de survivre et d’aider sa famille sans aucune pression. En effet, ce jeune commerçant qui exerçait au Black market depuis 2009 avait décidé, après des économies, d’aller à l’aventure à la recherche d’un mieux-être. Hélas !

Ce rêve va se muer très vite en un cauchemar qu’il n’est pas prêt d’oublier. « Des amis m’ont incité à aller au Maroc. J’y suis allé par la voie terrestre, en passant par le Mali. Au Maroc, on dormait dans des maisons inachevées, parfois à la belle étoile. J’ai tenté à plusieurs reprises d’aller en Espagne, en traversant la Méditerranée. La police marocaine nous a interpellés et jetés à la frontière algérienne. Grâce à des amis, je me suis retrouvé à Tanger (ville marocaine). J’ai dû travailler pendant trois mois dans des champs d’orange pour survivre et rentrer volontairement au pays avec le peu d’économie que j’ai faite », relate-t-il amèrement, les larmes aux yeux.

Cette envie d’aller à l’aventure n’est plus partagée par Ouattara Mamadou, résident à Abobo-Anador. De retour de la Libye en 2016, cet ancien candidat à l’immigration clandestine a, lui aussi, grâce au concours d’une organisation internationale, pu ouvrir un atelier de couture où il emploie quatre personnes. Aujourd’hui, il est heureux de vivre en Côte d’Ivoire. « Nous avons été vendus comme des esclaves à Agadez (Niger), après avoir traversé le Sahara. Nous étions logés à Saba. C’était difficile, car il n’y avait ni eau, ni courant. On se débrouillait tous les jours pour aller travailler », raconte-t-il. Un conseil aux candidats à l’immigration, l’ex migrant est catégorique. « Quand je suis rentré, j’ai conseillé à des amis de ne pas tenter l’aventure aux conséquences inhumaines (tortures dans le désert de la part des passeurs…). Certains se sont entêtés pour partir. Aujourd’hui, ils regrettent amèrement. J’estime qu’il faut se contenter de ce qu’on a ; avec peu de moyens, on peut réussir au pays », a-t-il affirmé. Tout en exhortant ses compagnons de fortune à se rapprocher des Ong chargées de la question d’immigration pour bénéficier de formations pratiques, comme lui, en vue d’être insérés dans le tissu social.

Des ex-migrants devenus entrepreneur

Après Abobo, cap sur Azaguié, dans le département de l’Agneby-Tiassa, la ville située à 40 km d’Abidjan. Dans cette localité, se trouve le centre de formation 2iae, spécialisé dans la formation des jeunes entrepreneurs. Cet établissement a déjà formé plus d’une cinquantaine de candidats malheureux à la migration clandestine durant six mois en production végétale, animale et en bâtiment. Ce, grâce au Fonds fiduciaire de l’Union européenne – Organisation internationale des migrations (Ue-Oim) pour la protection et la réintégration des migrants en Côte d’Ivoire. Sylla Mamadou que nous avons rencontré dans cet établissement a été rapatrié le 19 février 2018, après avoir passé 7 mois en Libye.

Titulaire d’un Brevet de technicien supérieur (Bts) en comptabilité, Sylla était gérant de cabine avant de tenter l’aventure pour un mieux-être. Il se dit épanoui après avoir été formé par le centre 2iae. « Grâce à ce centre qui m’a formé à la production et vente de pépinières de cacao et banane plantain, j’ai aujourd’hui un métier qui me permet de joindre les deux bouts. Ma satisfaction est d’autant grande que personne ne peut me ravir ce que j’ai appris », se satisfait-il. Puis d’ajouter: « Après la formation théorique de six mois, nous bénéficions d’un an de stage et de suivi sur le terrain. Je peux affirmer que nous sommes aujourd’hui qualifiés pour ce métier ». Idem pour Diarrassouba Madika, titulaire d’un Bts qui avait décidé, elle aussi, d’aller faire fortune ailleurs. « Je suis très satisfaite de la formation reçue ici. Nous avons été bien formés aussi bien en théorie qu’en pratique. Cette formation m’a permis d’être aujourd’hui avicultrice opérationnelle sur le terrain. Le certificat que j’ai reçu constitue une seconde chance pour moi. Il m’appartient, à présent, de savoir allier ces deux métiers pour avoir une situation meilleure », a-t-elle dit fièrement.

D’autres en quête d’emploi

Si certains jeunes ont pu bénéficier de subvention pour s’installer, ce n’est pas le cas pour d’autres. Kouassi Isaac et Ismaël Konaté, eux aussi rentrés volontairement de Libye, sont en effet toujours en quête d’emploi. « Je suis rentré de Libye en 2017, par le biais d’une connaissance. Nous étions une soixantaine à aller chercher un mieux-être dans ce pays. Héla, notre rêve s’est mué en un véritable cauchemar. Nous travaillions 22 à 24 heures par jour, sous la menace du fouet de certains employeurs ». Exit le repos réparateur. « Ne pouvant plus supporter ce traitement inhumain, j’ai décidé de rentrer au bercail. Où sans aucune qualification ou formation, je n’ai pas pu m’insérer dans le tissu économique », a-t-il déploré. Tout en lançant un appel aux autorités à se pencher sur le sort de ces jeunes migrants.

Le regard des parents

La plupart des candidats à la migration y vont grâce au soutien des parents. Et ce, en vue d’assurer la survie économique de la famille, car les envois de fonds représentent bien souvent la principale source de revenus. Pour Sanogo Issa, cette mentalité est à combattre. Il faut sensibiliser les parents à dire non à l’immigration. Pire, quand les jeunes décident de revenir, des parents n’hésitent pas à les renier quand ils ne sont pas la risée du voisinage. « Quand tu rentres au pays, les parents vont te maudire, te bouder ; à cause de l’argent. C’est pourquoi, il y en a qui préfèrent rester que de revenir au pays. »

EMELINE P. AMANGOUA


Quand les Ong s’y mettent

La lutte contre l’immigration clandestine n’est pas seulement l’affaire de l’Etat ; des organisations non gouvernementales y sont aussi impliquées. C’est le cas de l’Ong Sos immigration clandestine.

Créée en août 2007 à Abidjan, elle s’est investie, comme son nom l’indique, dans la lutte contre l’immigration clandestine. Au regard de l’accroissement du nombre de victimes ces dernières années, cette Ong organise depuis 2008 des campagnes de sensibilisation des populations de toutes les couches sociales sur les dangers de ce phénomène en vue de préserver la dignité humaine et sauver des vies.

En plus de faire des sessions de formation à l’intention des migrants retournés, avec à la clé des financements. « Nous travaillons en tenant compte de notre jeunesse ; en initiant des formations, des financements de leurs projets. La plupart des jeunes travaillent. Ils ne sont pas prêts à repartir. Par contre, certains se sentent frustrés parce que rejetés par leurs familles. Des jeunes ont été traités de vauriens par leurs parents. Nous leur redonnons confiance, car ils ont des possibilités pour réussir en Côte d’Ivoire », a expliqué Koné Wossama président de cette organisation.

L’Ong Sos exclusion, créée en 2000, quant à elle, œuvre à la défense et la promotion des droits de l’homme. En partenariat avec France terre d’asile, cette Ong présente en Côte d’Ivoire a initié le projet Recolthéa en vue du renforcement des capacités des Ong qui luttent contre la traite des enfants. « Nous formons les organisations de la société civile et en même temps nous formons les victimes de la traite, ceux qui subissent des traumatismes, après leur exil », a expliqué Bakayoko Ahmed, secrétaire général de l’Ong Sos exclusion.

EPA