Débats et opinions: L’aide humanitaire est-elle toujours opportunité ?[1]

dimanche, 12 novembre 2017 15:28
Débats et opinions: L’aide humanitaire est-elle toujours opportunité ?[1] Débats et opinions: L’aide humanitaire est-elle toujours opportunité ?[1] Crédits: DR

Autant que l’on s’en souvienne, la solidarité et la charité apportées aux plus démunis ou à ceux qui, à un moment donné de leur existence, ont besoin du soutien et du secours des autres, a toujours existé.

Que ce soit par altruisme, par charité chrétienne ou par pure philanthropie, l’homme a toujours éprouvé le sentiment profond de partage des émotions, des difficultés et des peines de son prochain. Cet élan de générosité s’exprime généralement sous forme d’œuvres de bienfaisance allant des dons en nature ou en espèces au mécénat. Ce sont ces principes moraux qui sont à l’origine de l’action humanitaire aujourd’hui[2].

L’aide humanitaire perçue comme le secours ou la protection d’urgence apportée aux victimes d’une situation de crise exceptionnelle ou d’une catastrophe naturelle, s’est intensifiée et diversifiée au cours des 20 dernières années, notamment avec la recrudescence des conflits armés intra-étatiques au tournant des années 1990[3].

Il faut admettre, toutefois, que si cette forme d’assistance constitue un support d’appoint indéniable pour les populations en situation difficile, elle n’est pas exempte de critiques.

En effet, abordant la question spécifique de l’aide sur les théâtres des conflits, Anderson affirme que l’intervention humanitaire, bien qu’elle sauve des vies, soulage les souffrances des populations sinistrées et favorise le développement durable, «…renforce trop souvent les divisions entre les groupes en conflit » [4].

Par ailleurs, Michaïlof, dans son ouvrage cité en infra, pointait du doigt « …à quel point les sincérités naïves, les projets flous ou inadaptés, les bonnes volontés irréalistes peuvent être tout aussi catastrophiques. »[5]

Néanmoins, par-delà tout, il est pertinent de s’interroger sur la portée finale même du principe de l’aide. Rend-elle toujours service à ceux qui la reçoivent? En d’autres termes, les « aidés » se sont-ils jamais posé la question de savoir l’impact à long terme de ce geste sur leur avenir?

En réalité, l’expérience a démontré que les « actes de bonté aléatoires » peuvent énormément faire la différence dans la vie d’une personne ou d’une population, mais il ne faut pas non plus ignorer qu’ils peuvent tout autant produire l’effet contraire.

Ce qui se passe, c’est que, le plus souvent, cet acte est susceptible de créer une mentalité d’assisté chez « l’aidé » et, ainsi, développer en lui le sentiment de dépendance et de subordination à l’égard de « l’aideur », le tout favorisant la paresse, le gaspillage, le manque d’esprit d’initiative, l’irresponsabilité, tous défauts qui empêchent « l’aidé » de s’émanciper et d’être autonome.

A l’autre bout de la chaîne, l’aide peut se révéler un instrument dont « l’aideur » peut se servir pour infantiliser, dominer et assujettir « l’aidé ».

C’est dans cette situation inconfortable que se trouvent aujourd’hui la plupart des pays sous-développés dans leurs relations de coopération au développement avec leurs homologues développés ; une manière de dire que l’aide n’est pas toujours la bienvenue.

 

Docteur Oussou Kouamé Rémi

Enseignant-chercheur à l'Université Alassane Ouattara-Bouaké

Département de sociologie et anthropologie (DAS)

Expert en Emploi et Employabilité des Diplômés

Expert en questions de développement.

+225-57360767

 

[1] Notre propos se limite à l’action des ONGs qui apportent leur aide aux populations. Elle ne s’étend pas à l’aide bilatérale, ni multilatérale encore moins à l’aide publique au développement, même si tous ces types d’aide peuvent parfois se superposer.

[2] Il faut préciser que l’intervention massive au bénéfice d’une population étrangère n’est pas un fait nouveau. Dans son ouvrage : « De iure belli ac pacis », 1625, Hugo Grotius évoquait « l’idée d’intervenir dans le cas où un tyran commettrait des actes abominables ». En outre, on désigna par « l’intervention d’humanité », au XIXè siècle, l’action des Européens consistant à venir au secours des Chrétiens de Turquie. Enfin, en 1864, l’homme d’affaires et humaniste suisse Henri Dunant fondait le mouvement de la Croix rouge internationale, qui inspirera plus tard les conventions diplomatiques et humanitaire internationales, notamment les Conventions de Genève, pour la protection des civiles et des blessés de guerre (http://www.france-terre-asile.org/actualites/actualites/actualites-choisies/du-droit-dingerence-a-la-responsabilite-de-proteger). L’aide humanitaire s’étend aujourd’hui à divers domaines comme la santé, l’éducation, l’agriculture, les infrastructures, l’environnement, les droits de l’homme, etc…

[3] Les conflits intra-étatiques faisant de plus en plus de victimes civiles, les Nations unies se trouvèrent dans l’obligation de réagir à la violence et aux exactions des groupes armés et milices en adoptant, en 2005, la disposition institutionnelle dénommée « La responsabilité de protéger », en dépit des principes de non-ingérence et de souveraineté édictés par la Charte, en 1945.

[4] Mary B. Anderson, Do No Harm: How Aid Can Support Peace – Or War. Boulder, CO: Lynne Rienner Publishers, 1999. Déjà au XIXè siècle, « l’intervention d'humanité » des Européens était officieusement perçue comme des tentatives de déstabilisation du Sultan de Turquie.

Aujourd’hui encore, le « flou conceptuel » de la non-ingérence «…sans base ni définitions juridiques, laisse la porte ouverte aux abus. », fait craindre un « impérialisme humanitaire » qui met la souveraineté des États en danger.

[5] Serge Michaïlof, Les apprentis sorciers du développement, Economica, Paris, 1988, 310 pages. Il y a lieu de noter que l’inadaptation de l’aide à suscité l’adoption de la Déclaration de Paris (2005) et du Programme d’Action d’Accra (2008).

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