C’est vous qui le dites : Microbes, en conflit avec la société et non avec la loi

mercredi, 11 octobre 2017 07:07
C’est vous qui le dites : Microbes, en conflit avec la société et non avec la loi C’est vous qui le dites : Microbes, en conflit avec la société et non avec la loi Crédits: DR

En 2014, sous le titre « Microbes, démons ou victimes », paru dans Fraternité Matin du 05 Avril 2014, page 3, nous parlions de ce phénomène aujourd’hui connu de tous.

Mais récemment, certains organismes de défense des droits humains, par pudeur, par respect de l’autre ou pour ne pas effrayer davantage la population sur cette réalité meurtrière et inquiétante a proposé de remplacer le terme « microbe » par celui de « Enfants en conflit avec la loi ». Mais il serait bien intéressant d’analyser davantage ce jeu de passe-passe sémantique.

D’abord, est-il juste de penser que ces enfants sont en conflit direct avec la loi, et qu’il s’agit là d’un choix délibéré de leur part de défier simplement l’ordre juridique ? Et de quelle loi veut-on parler ? Les lois juridiques ou les lois morales ?

Apparemment non, et l’on ne peut raisonnablement penser que les actes odieux qu’ils posent résultent simplement de leur méconnaissance de la loi. Par ailleurs, s’il est question d’ignorance, pourquoi ne pas évoquer chez eux, en lieu et place de l’ignorance de la loi, celle de la moralité ou l’inexistence chez eux de la conscience morale ? Cela donnerait alors « Enfants en conflit avec la moralité », ou « Enfants immoraux ». Mais, bien entendu, ces concepts-là ne sonnent pas bien !

Mais le plus grave est que l’on risque, par cette nouvelle appellation, d’occulter la recherche si importante des causes du phénomène. En d’autres termes, il faut plutôt se demander comment est-on devenu « microbe » ou « Enfant en conflit avec… ». Cette appellation ne doit pas apparaître comme une sorte de subterfuge pour masquer le véritable drame qui se joue dans l’esprit, les familles, les milieux, voire au sein même de la société ivoirienne.

N’est-il pas évident que ces enfants à l’origine n’ont rien contre la Loi en elle-même et qu’ils en veulent plutôt à la SOCIETE ? Le mot juste à notre humble avis serait « Enfants en conflit avec la société ». En effet, un fait parmi tant d’autres mérite qu’on s’y attarde dans l’examen de ce phénomène : le contexte de déliquescence sociale qui les a vus naître.

Ce contexte est celui des années 2000, juste après le premier coup d’Etat militaire de 1999, suivi de la rébellion de 2002 et de la crise post-électorale de 2011. Cela fait dix-sept ans (17) que la plupart de ces enfants sont nés, sonnés dès leur tendre enfance par les coups de feu. Mais il n’y a pas que cela.

De 1999 à aujourd’hui, leurs propres parents vivent dans un contexte social conflictuel au relent politique, communautaire, etc. Des parents aux enfants, le virus de la méfiance, de la haine voire de la violence meurtrière est vite transmis, sans compter certains drames à l’intérieur même de certaines familles.

Si l’on ajoute au traumatisme précoce des enfants et aux conflits sociopolitiques violents entre les adultes (leurs parents) la paupérisation de plus en plus alarmante des masses, alors l’on obtient un cocktail explosif (les microbes) qui ne se déclenche pas par hasard dans des zones comme Abobo, Attécoubé, Adjamé, etc. avant de gagner toutes les communes d’Abidjan et de l’intérieur du pays. Alors, pour ces enfants désormais en conflit ouvert avec la société, il apparaît malheureusement que la frustration est leur sang. La « vengeance » aussi leur seul espoir dans une société en panne de solution pour leur proposer quelque chose à faire .

Oui, il ne faut pas se le cacher. Il faut aussi se demander comment la société ivoirienne en est arrivée là. Mais cette question ne concerne pas immédiatement le phénomène des microbes en lui-même mais la politique générale menée par nos dirigeants, notamment les questions de la prise en compte de la jeunesse dont on dit qu’elle représente le pilier majeur du développement. Cette prise en compte des jeunes, c’est-à-dire la scolarisation, la formation professionnelle, l’encadrement aux activités socioéducatives, etc. est-elle  efficiente ?

En vérité, la problématique véritable que pose le phénomène des microbes doit  celle qui renvoie à l’examen critique des politiques globales de développement et d’intégration sociale. Aujourd’hui il ne s’agit plus de lutte des classes comme le disait Marx, mais de fractures qui engendrent des mouvements sociaux (mouvement féministe ; problématique de l’immigration sédentarisée ; revendication d’une minorité ; conflits éleveurs / agriculteurs ; mouvement régionaliste comme celui qui a conduit à la rébellion 2002, etc. Ces fractures, depuis quelques décennies, mettent à mal la cohésion sociale dans les Etats modernes car elles provoquent de multiples phénomènes d’exclusion sociale ou de désaffiliation, tel le cas des « enfants microbes » .

En tout cas, le délitement du lien social ne se manifeste plus seulement par la délinquance (crimes, vols, violence urbaine), car l’on peut constater aussi que le taux de suicide des jeunes augmente, que le trafic de drogue, l’expansion des fumoirs et le nombre de toxicomanes sont en croissance régulière tant à Abidjan qu’à l’intérieur du pays. Tous ces signes d’anomie témoignent bien de ce que ces fractures sociales entraînent la disparition des « freins moraux » et le non-respect des règles sociales.

Une société qui ne réussit pas à encadrer positivement les différents membres qui la composent doit admettre son échec et veiller à réparer les dysfonctionnements. Oui, le phénomène des microbes est un gros souci. Mais il ne faut pas négliger les causes et vouloir simplement traiter les effets, car ce n’est qu’un symptôme, celui d’une société malade qui tarde à se soigner.

S’il n’y a pas de génération spontanée, alors il faudra peut-être admettre que ces enfants « microbes » ne sont rien d’autre que le reflet de notre propre image, celle de notre misère sociale (existentielle).

 

Pr CHRISTOPHE Yahot

Université Alassane Ouattara

Bouaké

 

1 .Comme le microbe, le fou n’est pas en conflit avec la loi mais il est en conflit avec la société.

  1. Le sociologue français Robert Castel parle notamment de cette désaffiliation dans L’ordre psychiatrique, éd. De Minuit, Paris, 1977 ; La discrimination négative, Paris, la République des idées, Seuil, 2007 ; Les métamorphoses de la question sociale : une chronique du salariat, Paris, Folio-Gallimard, 2000.
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