C’est vous qui le dites : L’avenir du Franc Cfa, la charrue avant les bœufs ?

dimanche, 10 septembre 2017 20:29
C’est vous qui le dites : L’avenir du Franc Cfa, la charrue avant les bœufs ? C’est vous qui le dites : L’avenir du Franc Cfa, la charrue avant les bœufs ? Crédits: DR

La monnaie n’est plus un simple instrument économique des échanges marchands depuis que la Cour internationale de justice de La Haye en 1929, dans son arrêt sur le paiement des emprunts serbes et brésiliens émis en France a estimé que « C’est un principe généralement admis que tout État a le droit de déterminer lui-même ses monnaies».

La monnaie est donc avant tout un instrument de souveraineté qui donne à l’État, un pouvoir que selon le juriste Dominique Carreau : « Nul ne saurait efficacement paralyser par des conventions privées contenant des clauses de garantie ou d’indexation. » Au regard donc des dispositions pertinentes du droit international, la situation dans laquelle se trouvent les pays africains qui utilisent le Franc de la Communauté financière africaine, interpelle à plus d’un titre. La valeur de cette monnaie a été arrimée à celle de l’Euro lorsque la France a adopté cette monnaie unique en 1999 sur la base d’une parité fixe pour la convertibilité qui met ces pays à l’abri des variations de changes. En contrepartie, ces pays doivent continuer à domicilier au sein du trésor français 50 % (65% avant 2005) des réserves de change de leurs banques centrales au sein desquelles siègent des représentants de l’État français.

Toute chose qui donne à la France depuis la fin officielle de la colonisation plus qu’un droit de regard sur les politiques monétaires, financières et économiques de ces pays et un levier politique indéniable pour garantir et promouvoir ses propres intérêts.

Le Franc Cfa est donc une monnaie qui perpétue la mainmise de la France sur ses possessions coloniales qu’elle est censée pourtant avoir libérées au début des années 1960.

Le fait que cette monnaie ait gardé l’acronyme de son ancienne appellation de Franc des Colonies françaises d’Afrique en dit long sur sa véritable fonction.

C’est ce que dénoncent avec de plus en plus de véhémences ceux qui estiment que cela commence à suffire. Ils sont légitimes dans leur posture et ne devraient être ni méprisés ni minimisés, car la souveraineté appartient d’abord et avant tout au peuple.

La morgue des autorités face à ces activistes a favorisé le développement de comportements souvent excessifs auxquels nous avons assisté ces derniers jours et qui promettent, si rien n’est fait, de s’amplifier. Il est donc urgent d’ouvrir le débat et les parlements qui sont censés refléter l’état d’esprit du peuple devraient prendre des initiatives en ce sens. Il est facile en effet de se contenter d’une seule opinion et s’il ne s’agissait que d’aller de Charybde en Scylla, les choses seraient beaucoup plus simples. Ce n’est malheureusement pas le cas. Loin s’en faut !

Se libérer par la monnaie ? Bien sûr, mais à quel prix et dans quelles conditions ?

L’enthousiasme des activistes ne les amènent-ils pas à vouloir mettre la charrue avant les bœufs ? Peut-on vouloir, tout en ayant le souci de la survie de son parent, que le chirurgien qui a en la charge se sectionne les doigts afin de le voir remplacer par celui qui passe la serpillière au bloc opératoire ?

La problématique de la monnaie est vitale pour l’avenir de millions de personnes et ne peut être envisagée sous le sceau de l’émotion ou de l’anathème.

Créer une monnaie, ce n’est pas seulement un détail technique ni une simple question de ressources. La monnaie est une entité particulière qui reflète le niveau de confiance qu’inspire le pays émetteur sur la scène internationale et dans ses rapports géopolitiques.

C’est en cela que la monnaie fonde le marché et non le contraire. Dès lors, au regard des réalités sociales, économiques et politiques qui prévalent dans nos pays, ces derniers peuvent-ils individuellement et même collectivement frapper « une monnaie libre » et lui assurer une représentativité internationale ? Le caractère prédateur de l’État, la corruption et la survivance de l’économie de traite instituée depuis la colonisation qui fait dépendre nos pays de l’exportation de quelques produits primaires et de l’importation des biens manufacturiers sont des facteurs qui alimentent le risque systémique et qui empêcheront durablement l’émergence d’un système financier crédible capable de garantir l’intégrité, la crédibilité et le pouvoir d’achat d’une quelconque monnaie libre face aux autres devises. À cela, il faut ajouter la tentation qui ne manquera chez certains de vouloir faire tourner la planche à billets à souhait.

Les exemples ne manquent pas en Afrique pour illustrer ce fait.

Toutefois, l’assainissement de l’environnement macroéconomique et juridique et même psychologique de nos pays ne saurait suffire à garantir la souveraineté monétaire si l’autorité politique qui permet son expression n’est pas elle-même souveraine.

Le débat sur le sens de la causalité entre souveraineté politique et souveraineté monétaire est toujours en cours, mais la souveraineté de l’État ne peut être une question subsidiaire, car c’est elle qui assure en interne une souveraineté monétaire illimitée.

Tout comme, on ne saurait débuter la construction d’une pyramide par le sommet, il y a donc des combats préalables à mener et à remporter dans l’intérêt de nos pays afin que le remède proposé sur le plan monétaire ne soit pas pire que le mal que l’on veut soigner.

 

MORITIÉ CAMARA

MAÎTRE DE CONFÉRENCES

D’HISTOIRE DES RELATIONS

INTERNATIONALES

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