Art Primitif Africain, le Retour, le Sens

dimanche, 02 décembre 2018 05:49

J’ai longtemps suivi distraitement et avec un peu d’incompréhension la démarche engagée par le parfois, positivement turbulent CRAN (Conseil Représentatif des Associations Noires de France) quant à la demande de restitution des œuvres d’art primitif africains, détenus notamment par la France et certains pays occidentaux.

Certainement comme bon nombre d’africains, deux questions me sont venues en tête. La première, pourquoi cette fixation sur des objets qui apparemment ne semblent guère intéresser grand monde en Afrique. Il suffit de voir la faiblesse de fréquentation de nos musées et espaces dédiés à l’art pour se convaincre que ces choses culturelles ne connaissent pas un succès populaire. Seconde question, si d’aventure ces pays occidentaux accédaient à cette demande, disposerions-nous d’infrastructures idoines pour les conserver et les exposer ? Aurions-nous le personnel compétent et qualifié pour les entretenir, afin d’en éviter un délabrement rapide? J’étais je l’avoue plutôt dubitatif quant l’intérêt et à l’urgence de la demande exprimée.


En l’espace de quelques mois, au dernier trimestre 2017, le Président Macron posa un certain nombre d’actes qui m’interpellèrent. A l’université de Ouagadougou en novembre il tînt les propos suivants : « le patrimoine africain ne peut pas être uniquement dans des collections privées et des musées européens. Il doit être mis-en en valeur à Paris, mais aussi à Dakar, Lagos, Cotonou……. Ce sera l’une de mes priorités. D’ici cinq ans, je veux que les conditions soient réunies pour un retour du patrimoine africain. ».


Puis, en mars 2018, il confie à deux (2) experts culturels Felwine Sarr, écrivain et universitaire Sénégalais et Bénédicte Savoy historienne d’art et membre du Collège de France, la mission d’étudier la restitution à des pays africain, d’œuvres d’arts actuellement en France. Ces experts viennent de rendre le rapport de leur mission. Le Président Macron a décidé d’accéder à la demande du Benin quant à la restitution de 26 pièces provenant de la cour royale d’Abomey.


A l’analyse de tous ces événements, Je n’ai pas pu m’empêcher de penser que j’avais peut-être raté quelque chose. Quelque chose dans le regard que je pouvais porter sur ces questions d’art primitif africain et leur importance pour une civilisation. Je crois en y réfléchissant bien, que je leur prêtais une attention purement esthétique. J’avais plus ou moins volontairement fait l’impasse sur le potentiel mysticisme et autres caractères parfois associés auxquels pour être franc, je n’y connais pas grand-chose. Pour l’urbain que je suis.


Je décidai alors curieux, de faire quelques recherches sur le sujet. J’avais besoin de comprendre. J’ai été surpris de constater à travers ces recherches, le volume et la multiplicité de ces objets sur le continent. Afrique de l’ouest, Afrique centrale, Afrique australe, un foisonnement véritable. A aucun moment je n’avais imaginé une telle densité de production d’objets d’arts primitifs. J’étais quasi fasciné par cette prolixité.

Qu’est ce qui fait la différence entre les occidentaux, les arabes, les asiatiques et nous africains sur le plan ″civilisationnel″ ? Ces peuples ont une histoire qui s’est transmise par l’écriture. De générations en générations. On nous a toujours fait croire que notre civilisation était essentiellement basée sur l’oralité. L’oralité étant volatile, cela expliquerait la perte de repères et quelque part, la facilité avec laquelle les africains que nous sommes, avons adopté des cultures étrangères. Lorsque l’on se trouve dénué de toute traçabilité quant à son passé, il n’est pas très compliqué d’adopter une culture nouvelle. C’est presque qu’un exercice facile car nous n’avons alors, rien à effacer. Nous n’avons pas souvenirs. Les choses se sont ainsi faites. Je le crois.


Pendant longtemps j’ai pensé que nous n’avions que l’oralité comme vecteur de transmission de notre vécu. Je crois aujourd’hui que je m’étais fourvoyé. Malgré moi. Nous avions un outil de traçabilité de nos civilisations beaucoup plus pérenne que l’oralité. Nous avions les objets aujourd’hui appelés objets d’art primitifs. Ces objets nous servaient à traduire notre vécu. Une sorte de narration de notre vie en continu à travers les époques. Je crois que si l’on regroupait les objets produits par un groupe ethnique sur un temps donné, nous serions capables à l’analyse de comprendre la vie de ces gens, leurs rites, leurs modes de fonctionnement pendant ces périodes. A notre sauce. Ai-je envie de dire. Malheureusement, nous avons perdu un bon nombre de ces objets qui véhiculaient bien de messages sociaux et communautaires. Plus de 90% des biens culturels de l’Afrique sont en dehors de l’Afrique, disait Aminata Traoré ancienne ministre malienne de la culture.

 

L’arrivée des religions monothéistes a entraîné la destruction de nombreux objets artisanaux. Ils étaient considérés à cette époque comme païens. J’imagine l’immense désarroi et douleur des ″sachants″ de ces temps là, qui voyaient brûler abasourdis, dans un immense bûcher sur la place publique, tous ces trésors, témoignages de vie. Les guerres et les réquisitions coloniales ont pris leur part dans cette disparition culturelle et civilisationnelle. Et puis après, les trafics et commerces plus ou moins légaux d’objets d’art. Nous avons vu notre histoire ainsi presque disparaître. Soit par le feu, soit par l’expatriation. C’est si normal que nous nous trouvions sans repère aujourd’hui. C’est si normal que nous soyons si perdus. Dans ce monde.

J’ai eu la curiosité d’aller à la recherche des 26 objets qui devaient retourner au Bénin. Ce sont entre autres les trônes des rois Guézo, Glélé et Béhanzin (1858 à 1894), la porte sacrée du Palais Royal d’Abomey, les statues anthropozoomorphes (mi homme- mi animal), les récades royales (les sceptres royaux). Ces objets retracent un pan de l’histoire du Benin, ex royaume du Dahomey. Ces objets n’ont de sens qu’au Benin, pour que les Béninois avec leurs sensibilités propres, retracent leur sens, par rapport à ce fut leur Histoire. Savoir d’où l’on vient, retrouver ses racines, ses repères et le sens de sa civilisation afin d’affronter intellectuellement d’égal à égal nos frères occidentaux, arabes et asiatiques, pour une fois de plus, illustrer.

Figurez-vous vous qu’en essayant de savoir plus sur ces 26 objets qui doivent retourner au Benin, je suis tombé sur des photos des statues anthropozoomorphes réalisées par Sossa Dede. Les occidentaux ont leur Auguste Rondin, Camille Claudel, Alberto Giacometti … la Cour d’Abomey du Royaume du Dahomey avait son Sossa Dede. C’était un immense sculpteur sur bois actif, au 19eme siècle, à la cour d’Abomey. Il réalisa sur 3 générations de rois, ces fameuses et magnifiques statuettes mi-homme mi animal encore aujourd’hui exposées au musée du Quai Branly. Béhanzin représenté en mi-homme/mi requin, Glélé prenant une forme mi Homme /mi Lion. Sossa Dede fut également l’auteur de nombreuses statuettes rituelles.

Pour la petite histoire légère, vous pourrez dorénavant évoquer un Sossa Dede quand on vous parlera de Rondin ou d’un illustre artiste chinois ou Arabe. Sourire. C’est cela tout le sens de cette réappropriation de notre histoire tracée par ces objets. Objets qui contribueront à nous révéler d’une certaine façon notre identité. Des Dossa Dede, je suis convaincu que notre Continent en a connu un sacré nombre. Nous allons devoir aller à leur découverte.
Cette phase du retour des objets d’art africains a un sens extrêmement symbolique. Pour les Africains que nous sommes. C’est le début du champ des possibles. Felwine Sarr à propos de ce retour disait très récemment la chose suivante qui me paraît fondamentale, du fait de ses potentielles implications sur l’avenir du Continent : ″Pour moi le grand enseignement à tirer de tout cela, c’est que si on refonde les modalités relationnelles dans cet espace-là, on peut les refonder ailleurs. Dans l’espace économique, dans l’espace du politique et je ne vois aucune raison pour qu’on ne puisse pas le faire », l'art est un levier pour le reste″.
J’aimerais terminer cette chronique du jour par les mots de Bénédicte Savoy suite à la dernière rencontre à l’Elysée avec le Président Macron : ″ Il y a un moment où on ne peut plus aller contre l’histoire″.

Ludovic Aloukou.