Vive la révolution artistique

mardi, 22 octobre 2013 23:42

Les 17 et 18 octobre derniers, j’ai participé à Dakar à une conférence organisée par le gouvernement indien sur le thème « Inde-Afrique francophone, enjeux et perspectives. » A la fin de la conférence, mes deux vieux compères dakarois, l’architecte Nicolas Cissé et le peintre Viyé Diba vinrent me chercher à mon hôtel pour aller dîner. Je leur expliquai tout ce dont nous avions débattu durant ces deux jours.

Et leur conclusion fut : «l’Afrique intéresse tous les pays qui veulent maintenir leur croissance, sauf les Africains eux-mêmes. Notre seul rêve à nous, est de brader nos matières premières à ceux qui en veulent et s’en vont d’ici. » Eh oui, à quoi rêve aujourd’hui un jeune Centrafricain, Congolais, Somalien, Zimbabwéen, Ivoirien, Erythréen, Malien, Nigérian, Libérien, Tunisien, Libyen… ? Sauter dans la première pirogue en partance pour Lampedusa. Tout en sachant très bien que son voyage risque de se terminer au fond de la Méditerranée. Il n’y a plus aucune manifestation internationale à laquelle nous sommes conviés et dont nous ne profitons pas pour nous faire la belle. Aux derniers Jeux de la Francophonie en France, aux Journées mondiales de la jeunesse au Brésil, des athlètes africains ont pris la poudre d’escampette. Nous nous préparons pour les prochains Jeux olympiques et la Coupe du monde au Brésil.

 Mes amis et moi avons longuement parlé de nos gouvernances, de notre incapacité à nous doter d’une vraie stratégie de développement, de la déperdition de nos moyens, de l’avenir de nos enfants, de nos villes qui grossissent en désordre, dans la saleté et la pollution. Viyé Diba a même dit qu’honnêtement, il est optimiste sur le sort de l’Afrique par utopie, mais pessimiste par réalisme. Et nous sommes arrivés à la conclusion que pour nous en sortir, nos cités devraient désormais être dirigées par des artistes. Ou par des intellectuels intelligents, comme dit Viyé Diba. Toutes les belles villes de ce monde ont été construites par des artistes, ou tout au moins, des artistes ont été sollicités pour leur construction et leur développement. « C’est la culture qui donne son âme à une ville », dit Nicolas. Et en sortant mon carnet de notes, je relus cette phrase que j’avais tirée d’un livre que j’avais lu sur la ville de Bangalore, en Inde : « c’est l’art qui apporte à la ville le changement dont elle a besoin. » Une autre phrase du même livre disait : «dans la société post-industrielle d’aujourd’hui, ce sont les gens très qualifiés et créatifs qui sont la principale ressource pour le développement économique d’une ville. »

Nous avons donc estimé que la gestion de nos cités devrait être confiée aux artistes. Mais comme le pouvoir ne se donne jamais, mais se conquiert toujours, il appartient aux artistes d’aller chercher leur pouvoir. Comment ? En investissant les rues, les quartiers, les villes, les villages, en créant, en inventant, en donnant une âme à nos cités. Abidjan n’a plus d’âme. Bouaké n’en a plus, Daloa, Gagnoa, Korhogo, Abengourou, Bondoukou, Daoukro, Aboisso, n’échappent pas à cette triste réalité. Alors, artistes, poètes, créateurs, vous qui inventez et réinventez le monde, prenez le pouvoir. Je décrète donc la révolution artistique.

Nous continuerons d’avoir des villes laides, sales, encombrées de kiosques, sans esthétique, ennuyeuses, tant que nous laisserons les politiciens les penser et les faire croître sans que vous les artistes, ne disiez votre mot. Que fait-on les soirs, dans une ville comme Abidjan, ou Bouaké, lorsque l’on veut sortir de chez soi ? On va au restaurant, au maquis ou en boîte de nuit. Il n’y a plus d’autres lieux de distraction, plus de lieux de culture. Comment une telle société n’évoluerait-elle pas en s’abrutissant ?

Je sais que la grande question maintenant est de savoir si nous avons encore des artistes capables de rêver et de nous faire rêver, si nous avons encore de grands bâtisseurs, de vrais créateurs. La balle est dans le camp des artistes. S’il y en a encore.

Venance Konan

 

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