Souffrances

lundi, 16 septembre 2013 23:37

Le quotidien « Le Nouveau Courrier » annonçait dans sa parution du jeudi 12 septembre que Mme Geneviève Bro Grébé devait visiter le lendemain sa maison pillée et saccagée. On pouvait lire ceci dans cet article : « La plupart des résidences des personnalités proches du président Gbagbo avaient été pillées et saccagées, avant d’être squattées par des Frci ou pro-Ouattara. »

Dans son édition du lundi 16 septembre, ce quotidien donne la parole à  Mme Bro - Grébé qui dit ceci : « Nous avons vaincu les bombes et les tortures. Nous avons vaincu les serpents et les scorpions. Nous avons vaincu la faim, nous avons vaincu la maladie et nous sommes ressuscités avec Jésus-Christ. » Je voudrais sincèrement compatir aux souffrances de Mme Bro - Grébé et de tous ses compagnons d’infortune. Mais qu’elle me permette de lui raconter une aventure personnelle. Pendant la crise post-électorale, j’avais quitté mon domicile de la Riviera Bonoumin pour habiter une petite villa à Vridi. Très peu de personnes étaient au courant de ce déménagement. Vers la mi-janvier, au moment où seules les forces de Laurent Gbagbo régnaient à Abidjan, un de mes anciens voisins de Bonoumin m’appela un après-midi aux alentours de 16 heures, pour me dire ceci. « Je ne sais pas où tu es, mais cache-toi encore mieux, parce que le Cecos vient de quitter ta maison, il y a cinq minutes. Ils étaient au moins six dans leur véhicule et armés jusqu’aux dents. Ils ont trouvé la servante et ta fille qui leur ont dit avec un aplomb sidérant qu’elles ne te connaissent pas, mais savent que tu avais habité là auparavant. Ils ont hésité un peu puis sont partis. » Le Cecos était une unité chargée d’assurer la sécurité mais qui s’était muée en milice chargée des enlèvements et des assassinats.  À cette époque, le décompte macabre de l’Onuci affichait déjà quelque trois cents morts à Abidjan. Chaque matin, l’on trouvait des cadavres dans les rues. Des personnes étaient enlevées en pleine journée par le Cecos et disparaissaient pour toujours. À Vridi où j’habitais, j’entendais tous les soirs des coups de feu et les matins, l’on trouvait des cadavres à l’abattoir. Chaque nuit, des amis terrorisés nous appelaient pour nous dire que l’on tirait dans leurs quartiers, que des hommes en uniforme avaient enlevé un voisin. J’ai réussi à sortir d’Abidjan grâce à certains amis, puis du pays. Quelque temps après mon arrivée en France, mon frère que j’avais laissé dans ma maison m’a appelé pour me dire que des membres de la Fesci de la cité universitaire de Vridi étaient passés chez moi. Après avoir escaladé la clôture, obligé la servante à se coucher, ils ont pillé et saccagé ma maison. Ils ont tout emporté : télévision, frigo, congélateur, ordinateurs, habits ; tout, sauf les livres. Puis ils ont déchiré mes papiers administratifs, cassé ma voiture et celle de l’un de mes frères qui était venu rendre visite à l’autre. Mes deux frères étaient, par chance, sortis. Les pillards étaient armés de kalachnikovs et avaient tenu tout le quartier en respect, le temps de vider ma maison. Plus tard, lorsque mes frères ont cherché à mettre nos voitures en sécurité chez des amis, les étudiants de la Fesci de Vridi qui avaient érigé un barrage au niveau de leur cité les ont obligés à payer la somme de 300.000F avant de pouvoir passer.

J’ai vécu cela, comme les ministres Mabri Toikeusse, Sidiki Konaté, Dagobert Banzio, Allah Kouadio, Patrick Achi et tant d’autres qui n’étaient pas reconnus comme proches de Laurent Gbagbo.

À mon retour d’exil, je suis allé, comme Mme Bro - Grébé, contempler les ruines de ma maison. Puis j’ai rencontré des amis qui avaient subi le même sort que moi. Moi, j’ai eu de la chance. Personne n’est mort chez moi. Personne n’a été blessé. Yves Lambelin, le DG de Sifca et ses compagnons d’infortune qui avaient été enlevés devant des dizaines de journalistes, à l’hôtel Novotel, n’ont pas eu cette chance. Ils ont été conduits au palais de Laurent Gbagbo où ils ont été torturés et tués. Ils sont nombreux, ceux qui, comme eux, ont ainsi perdu la vie. Et à cette époque, nous aurions tant aimé, Mme Bro- Grébé, que des voix comme la vôtre ou celle d’Affi N’Guessan s’élevassent pour dire « non, ce n’est pas cela que nous voulons ! » Nous aurions tant aimé, que les journaux qui racontent à satiété aujourd’hui ce que les partisans de Laurent Gbagbo ont souffert élevassent aussi la voix pour dire « non ». C’est malheureusement le contraire que nous avons entendu et lu. Et les témoins sont toujours vivants.

Nous avons tous souffert. Les partisans de Laurent Gbagbo ne peuvent pas, aujourd’hui, venir dire qu’ils sont les seuls à avoir souffert et se présenter comme de gentils agneaux que de méchants loups ont maltraités sans aucune raison. Nous aussi, qui n’étions pas des partisans de Laurent Gbagbo, avons vaincu les bombes, les tortures, les pillards, la peur, les serpents, les scorpions. Nous avons été les premiers à souffrir du régime de Gbagbo. Mais nous ne sommes pas à un concours de celui qui a le plus souffert. Les Ivoiriens n’aspirent plus qu’à deux choses : la paix et l’amélioration de leurs conditions de vie. Travaillons tous à cela. Arrêtons de nous accuser et de nous diaboliser les uns les autres. L’heure ne doit plus être aux récriminations, mais au travail. Faisons en sorte que ce qui nous est arrivé ne se répète plus. Aujourd’hui, nous devons ouvrir une nouvelle page de notre histoire dans laquelle nous aurons à reconstruire notre pays et l’homme ivoirien. C’est une tâche exaltante pour laquelle tout le monde doit se mobiliser. Surtout ceux des camps de M. Ouattara et de M. Gbagbo qui ont souffert. Seuls ceux qui ont beaucoup souffert peuvent beaucoup pardonner. Mme Bro - Grébé a fait cette déclaration : «Le pardon est un pouvoir magique pour celui qui l’accorde et celui à qui on l’accorde. Pardonnons-nous les uns les autres. Il nous faut pardonner. Parce qu’on ne peut pas passer notre temps à aller de vengeance en vengeance. » Puissiez-vous être entendue, madame !   Mais surtout, puissiez-vous, vous et les vôtres, le penser sincèrement !

Venance Konan

 

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