Sacrifice pour la fortune

Sacrifice pour la fortune

mercredi, 28 janvier 2015 23:17

On avait pensé à une de ces rumeurs morbides dont nous raffolons et qui vont et viennent de manière cyclique. Telles ces histoires de sexes volés ou de « Mamy Wata », cette espèce de sirène de nos légendes qui viendrait enlever des enfants.

Mais le directeur général de la police a fini par le confirmer : des enfants sont bel et bien enlevés et assassinés dans notre pays après avoir subi des mutilations. Et la presse a rapporté que des individus ont été arrêtés récemment pendant qu’ils tentaient d’enlever des enfants. Pourquoi ces rapts et ces horribles meurtres ? Parce qu’en cette année 2015, dans ce pays qui aspire à l’émergence économique, dans ce pays où le plus humble parmi les humbles dispose d’un téléphone portable, il existe encore des personnes qui sont convaincues que pour acquérir la fortune ou la puissance, il faut procéder à des sacrifices humains.

On avait cru que ce genre de pratiques relevait d’un passé lointain, d’un temps que peu d’entre nous ont connu, celui où nous vivions dans l’obscurité et dans l’obscurantisme. L’obscurité a, sans doute, reculé dans nos villes et dans bon nombre de nos contrées, mais hélas, pas encore l’obscurantisme avec tous ses ravages. Que voulons-nous ? Il y a à peine trois ans, des adultes avaient brûlé vive une gamine d’une dizaine d’années dans ce pays, plus précisément dans les environs de Bonoua, parce qu’elle avait été accusée de sorcellerie. Cette gamine avait joué avec la poupée d’une autre petite fille qui était tombée malade au cours de la nuit. Cela a suffi pour qu’elle soit accusée de sorcellerie et exécutée dans des conditions effroyables. Cette information, relayée par de nombreux journaux, dont le nôtre, n’avait soulevé aucune émotion dans notre pays qui en avait, sans doute, vu d’autres. Combien de fois la presse ne s’est-elle pas fait l’écho d’assassinats, dans des conditions atroces, de prétendus sorciers dans nos villages, dans les quartiers de nos villes ? Combien de personnes n’ont-elles pas tué leurs propres parents qu’elles accusaient de sorcellerie ? Tous autant que nous sommes, nous croyons dur comme fer aux pouvoirs de ces sorciers accusés de semer la désolation dans nos villages et sur nos routes en provoquant des accidents de voiture, d’empêcher la réussite de certaines personnes qui, pourtant, n’avaient visiblement aucune aptitude à la réussite. Alors, pourquoi certains parmi nous ne croiraient-ils pas que pour devenir riches et/ou puissants, il suffit de faire certains sacrifices dont celui d’êtres humains. N’oublions pas que pendant ces dix ou quinze dernières années, la seule chose que nous avons inculquée à notre jeunesse a été de ne vénérer que le dieu argent, à ne respecter que celui qui en a et l’art de prendre des raccourcis pour se l’approprier. à quel moment avons-nous appris à nos enfants la valeur du travail ? à quel moment leur avons-nous enseigné que le seul sacrifice exigé pour acquérir la fortune est l’effort que l’on fait sur soi en travaillant dans la droiture et à la sueur de son front ? à quel moment avons-nous enseigné à notre peuple que seul le travail libère l’homme des fatalités qui l’assaillent ?

Nous avons encore de gros efforts à faire sur nous, si nous voulons sortir de notre condition de damnés de la terre. Croire que l’on s’attirera la fortune en buvant du sang humain ou en mangeant un cœur d’enfant est la meilleure façon de rester à jamais damné. Durant la guerre du Liberia, j’avais rencontré dans ce pays de nombreux hommes et femmes qui avaient consommé de la chair humaine pour acquérir des pouvoirs mystiques dont celui d’être invulnérable aux balles. Après la guerre, lorsque je suis reparti au Liberia, ceux qui avaient survécu aux balles, beaucoup plus par chance que par l’effet réel de leurs nombreux gris-gris, étaient tous devenus des loques humaines. Regardons simplement autour de nous et nous verrons comment finissent ceux qui s’adonnent aux sacrifices humains.

Nous avons tous, état, institutions scolaires, parents, intellectuels, autorités religieuses, spirituelles et morales, nous avons tous, dis-je, le devoir d’éduquer notre jeunesse. Il est vrai que bon nombre d’intellectuels et de religieux sont parmi les plus obscurantistes et les plus dangereux pour nos populations à l’esprit faible, mais je parle ici des esprits éclairés et reconnus comme tels.

Venance Konan

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