Raisons d’espérer

Raisons d’espérer

lundi, 24 juin 2013 23:31

Dimanche dernier, l’occasion me fut donnée de déjeuner à Grand-Bassam avec M. Horst Köhler, ancien directeur général du Fmi et ancien président de la République Fédérale d’Allemagne. Ce dernier avait démissionné en 2005 de la présidence de son pays à la suite de la controverse suscitée par ses propos sur la nécessité pour l’Allemagne d’engager des actions militaires afin de protéger ses intérêts économiques dans le monde. Il est un homme extrêmement respecté, aussi bien dans son pays que dans le reste du monde.

J’ai demandé à M. Köhler, qui connaît bien l’Afrique pour l’avoir sillonnée en long et en large lorsqu’il dirigeait le Fmi, si le décollage de notre continent, dont plusieurs journaux se font l’écho, depuis quelque temps, était quelque chose de durable ou juste un épiphénomène lié à la forte demande de certaines matières premières. Une longue discussion s’est engagée sur ce sujet avec les autres convives à ce déjeuner. Je vous résume les propos de M. Köhler :

« Ce que je vais vous dire est ma conviction profonde. Je ne cherche à flatter personne, parce que je n’y ai aucun intérêt. Il y a, effectivement, une réelle croissance économique qui se voit sur le continent. Je l’ai vue, ici en Côte d’Ivoire. Je l’ai vue ailleurs dans d’autres pays. L’Afrique a deux grands atouts : elle a un énorme potentiel humain qui est représenté par sa démographie et un tout aussi énorme potentiel naturel, représenté par ses matières premières. Si vous savez les utiliser, le développement du continent est assuré. Pour le potentiel humain, il faut que vous développiez l’éducation. Si toute cette jeunesse qui constitue une véritable force pour vos pays n’est pas éduquée, elle peut devenir une bombe. Il faut absolument que vous fassiez de l’éducation une priorité. Ensuite, il faut que vous transformiez sur place  vos matières premières. Un pays comme le Botswana s’est développé grâce au diamant. Au début de son indépendance, seulement environ 25% des revenus du diamant restaient au pays. Aujourd’hui, ils ont inversé la tendance, et 75% des revenus tirés du diamant restent dans le pays. Ils ont créé une industrie du diamant qui emploie des milliers de personnes. C’est ce que les autres pays africains devraient faire. Cela passe par l’éducation. Formez des techniciens, des ingénieurs, des scientifiques pour qu’ils transforment tout ou partie de vos matières premières. Non seulement cela créera de l’emploi, mais aussi une plus-value sur ces matières premières.

Un autre atout de l’Afrique est qu’il y a de plus en plus de leaders bien éduqués, ouverts sur le monde dont ils comprennent tous les enjeux et qui ont une vision pour leurs pays et leur continent. Mais il est important que l’Afrique s’unisse. Il y a aussi un entrepreneuriat africain qui se développe de plus en plus, avec des hommes d’affaires très avisés qui sont à l’aise partout dans le monde.

Vous avez vraiment tous les éléments pour amorcer le décollage de votre continent. Mais il faudra du temps. C’est un effort continu qu’il vous faut maintenir pour atteindre vos objectifs. Il faut du temps pour former votre élite et les compétences qu’il vous faut, ainsi que les industriels et les entrepreneurs. Les prémices sont là. Ce qu’il vous faut, c’est de ne pas relâcher l’effort. Il vous faut aussi de la bonne gouvernance, pour ne pas décourager les investisseurs, qu’ils soient nationaux ou étrangers. Enfin, il est important que les jeunes soient associés, très tôt, à la vie politique. » Paroles d’un connaisseur de notre continent.

Oui, les prémices sont là. Et les raisons d’espérer aussi. Tous les observateurs attentifs de notre continent le voient frémir. Ils sont de plus en plus nombreux, les pays africains qui font rêver tous les investisseurs du monde. Le nôtre doit aussi faire rêver. Il est vrai que nous revenons de loin, que nous avons d’énormes chantiers à construire et à reconstruire avant de réamorcer notre marche en avant. Il est aussi vrai que nous sommes impatients de voir les effets de la croissance économique sur nos vies quotidiennes. Nous avons encore beaucoup d’effort à faire. Mais cet effort doit être supporté par tous. C’est pour cela que nous devons être très vigilants sur la bonne gouvernance. Ne cachons pas que notre pays commence à être décrié dans de nombreux cercles, aussi bien dans le pays qu’à l’extérieur, sur cette question. Il est également vrai que l’on ne peut mettre fin, en deux ans, à des pratiques qui ont gangréné le pays depuis plus de vingt ans ; mais nous devons faire encore plus d’effort à ce niveau, si nous voulons, nous aussi, faire rêver et donner de vraies raisons d’espérer à notre population.

Il est temps aussi qu’un certain parti politique où l’on est considéré comme encore trop jeune à 60 ans suive les conseils de M. Köhler et associe ses jeunes qui ne manquent pas de dynamisme et d’idées novatrices.

Dans les pays développés, devenir chef d’État à moins de cinquante ans est désormais une chose banale, tout comme être député ou maire à moins de trente ans.

Venance Konan

 

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