Rêves maudits

Rêves maudits

dimanche, 01 juin 2014 22:50
Venance Konan Venance Konan Crédits: fratmat

Ceuta et Melilla. Deux bouts d’Espagne au Maroc, deux bouts d’Europe en terre africaine. Ces deux portions de terre aride suffisent pour faire fantasmer de  nombreux Africains pour qui l’Europe est le rêve absolu. Ils sont des milliers qui campent, depuis des années, aux portes de ces deux enclaves espagnoles au Maroc, à tenter d’escalader, au péril de leurs vies, les hautes clôtures solidement gardées.

Il y a quelques jours, certains ont tenté le coup. Quelques-uns ont réussi à passer de l’autre côté. Les autres attendent leur “chance’’.                                               En 2008, à l’occasion d’un reportage sur les candidats à l’exil piégés entre le Mali et l’Algérie, j’avais rencontré à Kidal un jeune Malien qui avait tenté, en vain, de franchir les clôtures de Ceuta. Il était revenu dans son pays pour se préparer à retourner au Maroc, afin de tenter, à nouveau, l’aventure. Dans une maison de Kidal occupée par des candidats à l’exil européen, j’avais lu ce graffiti sur un mur : « Plutôt mourir que de retourner au pays». La plupart de ceux qui se trouvaient là, parmi lesquels j’avais retrouvé des Ivoiriens, avaient déjà  essayé la traversée du désert, mais avaient été refoulés, soit en Algérie, soit au Maroc, soit en Libye. Et aucun d’eux n’avait l’intention de retourner dans son pays. Ils étaient là, vivant d’expédients, en attendant de trouver les moyens de repartir. Les histoires qu’ils racontaient étaient terribles. La faim, la soif, la fatigue, la peur, les passeurs escrocs et cruels, les morts. Ils avaient vécu tout cela, mais étaient prêts à recommencer. Pour eux, c’était l’Europe ou la mort. Ceuta et Melilla. Rêves maudits.

Lampedusa. Autre rêve épouvantable. Ils sont des milliers d’Africains à tenter, chaque jour, la traversée de la mer sur des embarcations de fortune. Et ils sont des milliers dont les rêves se sont achevés au fond de la Méditerranée. Il y a quelques années, c’étaient les îles Canaries que certains cherchaient à rallier à bord de pirogues, à partir du Sénégal ou de la Mauritanie. Les journaux parlent, tous les jours, de ces jeunes gens qui vont terminer leurs vies au fond de la Méditerranée ou de l’Atlantique. Mais rien ne dissuade les candidats au bonheur européen. L’Europe, le rêve maudit de tant de nos jeunes gens!

Nos pays sont-ils si abominés pour que tous leurs bras valides cherchent à les fuir ? Il y a quelques siècles, on avait arraché de force des hommes et des femmes de nos terres pour en faire des esclaves dans les champs de coton ou de canne à sucre en Amérique. Dans les années 1970, au moment où l’Europe était en pleine croissance économique et que l’on ne trouvait pas assez de bras pour faire tourner les usines, balayer les rues et ramasser les poubelles, on était encore venu chercher les Africains. Aujourd’hui, l’Europe est en pleine crise économique, identitaire, morale, sociale, avec des taux de chômage toujours en hausse, et elle cherche à se barricader. C’est le moment que choisissent certains Africains pour vouloir y aller coûte que coûte. Notre terre est-elle si brûlante pour que nous ne voulions plus y rester, quel qu’en soit le prix à payer ?

 Les images de ces jeunes gens prêts à tous les sacrifices pour fuir leur continent devraient nous interpeller tous. Nous devons d’abord nous convaincre que notre continent n’est pas maudit. La preuve en est que ceux qui quittent le leur pour venir chez nous réussissent généralement. Depuis que la crise frappe l’Europe, ils sont nombreux, les Européens qui vont s’installer ailleurs, sur les autres continents et aussi sur le nôtre, notamment au Maroc, au Mozambique, en Angola… Posons-nous sérieusement ces questions : « Pourquoi sommes-nous si pauvres sur une terre qui regorge d’autant de richesses ? Pourquoi nos richesses qui créent la croissance des autres pays n’arrivent-elles pas à faire avancer les nôtres ? Pourquoi d’autres pays qui ont connu la domination, des guerres, de grandes catastrophes arrivent-ils à se redresser et pas nous ? » Lorsque nous  aurons sérieusement réfléchi à ces questions et que nous leur aurons trouvé des réponses sensées, nos jeunesses cesseront alors de caresser des rêves maudits.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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