Question de dignité

Question de dignité

jeudi, 24 juillet 2014 23:30

Ce vendredi, l’Assemblée nationale planchera sur la proposition de loi présentée par Mme Adjaratou Traoré, députée de Koumassi, portant sur les conditions de travail et de rémunération du personnel de maison, essentiellement ces millions de personnes que l’on nomme « bonnes ». Qu’il me soit permis, à cette occasion, de proposer, à nouveau, aux lecteurs, ce texte intitulé « Bonnes à tout faire » que j’avais publié dans Ivoir’Soir, le 20 janvier 1998, et que le musicien Ken Adamo vient de mettre en musique sur son dernier album intitulé « Bingo ».

Merci à la députée Adjaratou Traoré pour avoir pensé à ces millions de jeunes filles. En espérant que la majorité de nos parlementaires seront aussi sensibles à leur sort.« Elle a souvent à peine dix ans. Pratiquement l’âge des enfants dont elle doit s’occuper. Toujours la première levée. Elle doit balayer la maison et préparer le petit déjeuner avant le réveil des maîtres. Puis, elle doit laver les enfants, les habiller, les accompagner à l’école, revenir faire la vaisselle, la lessive, le marché, la cuisine, s’occuper du bébé, aller chercher les plus grands à l’école, les faire manger, les raccompagner à l’école, faire la vaisselle, etc.

Qu’a-t-elle fait pour mériter cette vie d’esclave ? Rien ! Seulement, elle est née dans une famille pauvre qui n’a pas pu lui donner un minimum d’instruction. Alors, on l’a confiée à des parents proches ou éloignés, quand on ne l’a pas tout simplement vendue, pour être bonne. Bonne à tout faire, bonne à souffrir, bonne à être traitée comme une chienne. Elle est trop jeune pour recevoir un salaire. C’est lui faire assez de bontés que de lui permettre de porter les vieux habits des enfants. Mais elle n’est pas digne de recevoir la même instruction qu’eux. Ni de manger à leur table ou de dormir dans un lit. Une natte lui suffit largement.

Mal nourries, mal traitées, mal ou pas du tout payées, tel est le lot de nos petites bonnes, esclaves modernes, petits êtres à l’enfance brisée, aux vies volées.

à Treichville, Yopougon, Abobo,  Yamoussoukro, Korhogo… elles ont à peine dix ans. Mais elles sont dans les maquis, jusqu’à 3 heures, voire, jusqu’au matin, à nettoyer le poisson, vider le poulet, servir, laver les verres et les assiettes, dans la fumée et les effluves d’alcool. Gare à elles, si elles ont des embryons de seins et commencent à avoir des rondeurs. Tous les clients auront le droit de les toucher, de les tripoter. Elles devront se taire et se laisser faire. Les clients sont toujours rois. Et elles ont en permanence sous les yeux le spectacle des filles de joie qui vont et viennent, des ivrognes, des drogués. Pourquoi ne seraient-elles pas tentées par la vie des filles de joie qui semble si reposante, si facile, si enrichissante ?

Combien de ces petites bonnes ne croisons-nous pas chaque jour ? Qui n’en a pas une qu’il exploite et surexploite à volonté ? Lorsque la presse nous signale, de temps à autre, qu’un Européen a maltraité une jeune bonne africaine en Europe, nous nous indignons, oubliant ce qui se passe quotidiennement sous nos yeux, ici.

L’année dernière, l’une d’entre elles a été tuée par sa patronne qui lui repro­chait d’avoir mangé des morceaux de viande. Nous nous sommes indignés. Surtout parce que la meurtrière était une étrangère. Puis, nous avons oublié. Et ces jeunes filles continuent de souf­frir en silence. De temps à autre, à la suite d’une conférence ou d’un colloque international sur le sort des enfants maltraités, nous pensons à elles. On se fend de quelques belles paroles, on prend quelques belles résolutions et l’on rentre chez soi. Gare à la petite domestique, si le repas n’est pas prêt. Car la plupart de ceux qui, dans la presse ou les instances internationales, se prévalent d’être les défenseurs de ces enfants sont ceux-là mêmes qui les exploitent. Parce que chez nous, avoir une petite bonne de moins de dix ans que l’on fait travailler du matin au soir est une chose des plus normales. Quel mal y a-t-il à faire venir sa petite cousine pour s’occuper du bébé qui vient de naître ? Ou pour faire les petites corvées, telles que la vaisselle, le marché, la lessive, balayer la maison, accompagner les enfants à l’école, faire la cuisine?

 Lorsque l’on parle des enfants contraints de travailler, nous ne voyons que ceux d’Asie ou d’Amé­rique latine qui travaillent dans des mines ou des ateliers pendant de longues heures pour des salaires de misère. Nos petites employées de maison obligées de se lever avant tout le monde, de travailler toute la journée et de se coucher les dernières, ne sont pas concernées. On rend service à leurs parents.

Puisque tout le monde y gagne, qu’aucune conscience n’est révoltée par le traitement qu’elles subissent (il faut seulement veiller à ne pas les tuer), il n’y a pas de raison de faire campagne pour elles. La défense des droits des femmes, de façon géné­rale, est plus rentable que la protection des enfants martyrisés. »

 

 

 

 

 

 

 

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