Pleure, o peuple sans mémoire !

Pleure, o peuple sans mémoire !

jeudi, 08 novembre 2018 14:47
Felix Houphouët-Boigny, lors d'une cérémonie à l'Unesco en 1992 Felix Houphouët-Boigny, lors d'une cérémonie à l'Unesco en 1992 Crédits: DR.

Pleure, o peuple sans mémoire !

Le président français a inauguré il y a quelques jours un monument qui rend hommage aux soldats africains morts à Reims durant la Première Guerre Mondiale. Il avait à ses côtés le président malien Ibrahim Boubacar Kéïta. Rappelons que ces soldats africains, qui se comptaient en centaines de milliers et venaient de toutes les colonies françaises, ont été forcés d’aller faire une guerre à laquelle ils ne comprenaient rien, contre des gens qu’ils ne connaissaient même pas, et, à la fin du conflit, on a estimé qu’ils n’étaient pas dignes d’avoir les mêmes pensions et droits que les soldats français dont le pays était en danger. En 1939, on vint chercher d’autres chairs à canon sur le continent africain durant la Seconde Guerre Mondiale et on les traita de la même façon lorsque la guerre fut terminée. A Thiaroye, au Sénégal, on massacra même les soldats africains qui avaient osé réclamer ce à quoi ils avaient droit. Aujourd’hui, à l’occasion du centenaire de la fin de cette Première Guerre Mondiale, la France leur rend hommage. Ça ne coûte pas grand’chose, vu qu’ils ont tous disparu, mais c’est bien d’avoir pensé à eux. Ce qui m’intéresse maintenant est de savoir si le président malien qui était aux côtés du président Macron et tous ses homologues africains ont rendu l’hommage qu’ils méritent à ces hommes emmenés contre leur gré mourir pour une cause qui n’était pas la leur et qui furent traités comme ils le furent. Il y a bien sûr des monuments aux morts dans certaines de nos villes, mais regardez-les plus attentivement. Ce sont des monuments dressés par la France, alors puissance coloniale, pour rendre hommage à ses morts des deux guerres mondiales. Cela avait commencé chez nous à Abidjan, puis la mode s’est propagée dans certaines villes de l’intérieur sans que nos populations n’y comprennent quelque chose. Depuis quand avons-nous rendu hommage ou entretenu la mémoire de  nos morts ? Et pourtant Dieu seul sait combien de morts ont jalonné notre douloureuse histoire. Il y eut les millions de déportés des « traites négrières ». Qui se souvient d’eux et entretient leur mémoire ? Il y eut ceux de la colonisation, qui se comptent aussi en millions, ceux de la lutte pour l’indépendance, pour la construction de notre pays, pour la démocratie. Qui se souvient d’eux et entretient leur mémoire ? Il y a tous ces grands hommes et femmes qui ont contribué à façonner notre histoire. Qui se souvient d’eux ? Où entretient-on la mémoire de Félix Houphouët-Boigny, pour ne citer que ce seul exemple ? D’ailleurs, où rencontre-t-on l’histoire ivoirienne ? La connait-on encore.

Les Africains sont presque tous convaincus d’une vie après la vie. Ils croient dur comme fer qu’il y a des âmes dans l’au-delà qui peuvent intervenir dans leur vie terrestre. Mais autant ils se dépensent corps et âmes pour avoir les meilleures relations avec les âmes défuntes des autres peuples, ceux que l’on a appelé des saints, autant ils ignorent royalement leurs propres morts. L’Africain est le seul à ne pas savoir que tous les peuples sont en compétition. Alors, si les morts peuvent aider les vivants à réussir ou échouer dans cette vie, pourquoi l’Africain pense-t-il que ce sont les morts des autres peuples qui l’ont réduit en esclavage, colonisé, et qui continuent de l’exploiter, qui viendront le sauver ? Tant que les Africains ne rendront pas les cultes qu’ils méritent à leurs morts, ils continueront de patauger dans l’histoire, à la merci de tous les prédateurs.

Le 11 novembre prochain le président français commémorera le centenaire de la fin de la Première Guerre Mondiale. Il aura à ses côtés de nombreux chefs d’Etats dont des Africains qui n’ont jamais rien commémoré de leur histoire, à part la fête de l’Indépendance. Durant la semaine qui a précédé cette date, le chef de l’Etat français a visité plusieurs lieux de mémoire liés à cette guerre au cours de ce que l’on a appelé son « itinérance mémorielle. » De nombreux analystes ont résumé ce voyage comme une volonté du président français, qui est malmené actuellement par les sondages, de vouloir s’appuyer sur le passé pour reconstruire son présent. Tous les peuples du monde entretiennent soigneusement leurs passés parce qu’ils savent combien cela est important pour la construction de l’avenir d’un pays. Il n’y a que nous les Africains à ne pas le comprendre et à croire que l’on peut bâtir une société viable en effaçant sa mémoire. Voyez dans quel état sont nos archives et musées ! Et voyez dans quels états sont corrélativement nos pays. Nous sommes les seuls à ne pas comprendre que celui qui ne tire pas de leçon de son histoire se condamne à la revivre. Et c’est ainsi que nous sommes en train de tout mettre en place pour revivre les terribles épreuves que notre pays a connues ces vingt dernières années. Honnêtement, où nous conduira la guerre déclarée actuellement entre messieurs Bédié et Ouattara ? Ceux qui soufflent sur les braises sont certainement ceux qui ne connaissent pas l’histoire ou qui l’ont effacée de leur mémoire. Mais on ne peut rien leur reprocher puisque nous n’avons rien fait pour entretenir la mémoire de cette histoire tragique. Pleure, o peuple sans mémoire. Ta peine sera très grande.

Venance Konan

Lu 185 fois Dernière modification le jeudi, 08 novembre 2018 14:56