On ne travaille pas

On ne travaille pas

dimanche, 08 septembre 2013 23:20

J’ai passé ce dimanche en compagnie de mes amis, Tiburce,  Bertin et Jean-Paul. Tiburce est l’écrivain, chroniqueur et directeur de l’Insaac que tout le monde connaît, Bertin est le maire nouvellement élu d’une petite commune dans le centre du pays et Jean-Paul avec qui j’ai usé mes fonds de culotte sur les bancs du Ceg de M’Bahiakro, il y a plus de quarante ans, est son premier adjoint.   

Comme chaque fois que nous nous retrouvons, nous avons passé l’essentiel de notre temps à parler de notre pays, de ses problèmes et des moyens de les résoudre. Bertin nous a parlé des problèmes de sa commune et la question que nous nous sommes tous posée est de savoir si l’État avait vraiment besoin d’ériger de gros villages ou de très petites villes sans ressources en communes. Un conseil municipal a un coût qui, bien souvent, dépasse les ressources de la commune. Et bien souvent, les budgets de bon nombre de communes servent essentiellement à payer les agents municipaux. Il en est de même des conseils, généraux hier, et régionaux aujourd’hui. Fallait-il vraiment décentraliser, lorsque l’on sait que l’on n’en a pas les moyens ? Intellectuellement, la décentralisation qui vise à laisser les populations se gérer elles-mêmes est quelque chose de parfait. Mais concrètement, dans un pays comme le nôtre, avec les mentalités et les moyens que nous avons, qu’a-t-elle apporté à nos populations ? On a juste créé de nouveaux postes et de nouvelles charges et c’est tout !

Je crois qu’on a voulu faire comme en France. Comme d’habitude. Mais il est bon de savoir que dans ce pays, il a fallu attendre, le 2 mars 1982, pour que la loi Deferre, promulguée par le gouvernement socialiste de Pierre Mauroy, rende effective la décentralisation. Les premières lois sur la décentralisation remontent au 10 août 1871 et 5 avril 1884, mais elles accordaient une compétence très limitée aux communes et départements. Les Français ont attendu que leur peuple atteigne une certaine maturité démocratique, que les régions produisent un certain niveau de richesse, avant de se lancer dans l’aventure de la décentralisation. Nous, nous avons érigé en communes de petits villages dont les seuls commerces et industries sont le maquis tenu par un enseignant dans sa cour et la boutique du Mauritanien et où le marché se tient une fois par semaine. Qu’espérons-nous ? Qu’attendons-nous que nos conseils régionaux réalisent que l’État n’aurait pu faire sans eux ?

L’autre point sur lequel mes amis et moi sommes tombés totalement d’accord est que nous ne travaillons plus dans nos villages. Chacun de nous s’est souvenu de son enfance au village où, dès cinq heures du matin, il prenait le chemin du champ pour n’en revenir que le jour tombé. Nous nous sommes souvenus de cette époque où les citadins qui se rendaient au village en revenaient avec la voiture chargée de vivres. Aujourd’hui, il faut faire ses provisions avant de se rendre au village. Ce sont les citadins qui doivent apporter des vivres aux villageois. Que font nos jeunes gens dans nos villages ? Rien ! Ils attendent qu’un parent salarié leur apporte de l’argent, pendant qu’eux, se détruisent la vie avec l’alcool frelaté appelé “ koutoukou ”. Au sud-est de notre pays où fleurissent les plantations de palmiers et d’hévéas, il faut aller au Ghana ou au Togo pour trouver des travailleurs. La semaine dernière, à Jacqueville où je me trouvais, mes amis de là-bas m’expliquaient que la pêche était pratiquée presque exclusivement par des Ghanéens, tandis que dans les plantations, on ne trouvait que des Burkinabè. Les populations locales passaient tout leur temps couchées sous les cocotiers, attendant le retour des Ghanéens pour leur grappiller quelques poissons ou des Burkinabè pour s’endetter auprès d’eux.

Et mes amis et moi avons conclu que la vraie gageure, pour le Président Ouattara, est de mettre ce peuple ivoirien au travail. Tant que nous ne nous mettrons pas sérieusement au travail, nous n’avancerons jamais.

Venance Konan   

 

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