Notre ami Blaise

dimanche, 02 novembre 2014 23:01
Venance Konan Venance Konan Crédits: Frat-Mat

Ҫa passe ou ça casse », avait titré un hebdomadaire panafricain, lorsque Blaise Compaoré avait décidé de modifier la Constitution de son pays pour briguer un autre mandat l’année prochaine. Malheureusement pour le Président burkinabé, ce n’est pas passé. Et ça s’est cassé. Que n’aurions-nous pas dit et écrit si c’était passé ?

 

Nous aurions certainement loué son sens tactique, sa vision stratégique, sa capacité à rebondir, à enfariner ses adversaires et à se maintenir au pouvoir contre vents et marées. Hélas ! Blaise Compaoré a joué et a perdu.                                          Il aura beaucoup joué durant toute sa vie politique. Le 15 octobre 1987, face à Thomas Sankara, c’était aussi « Ça passe ou ça casse. » Tous les observateurs avisés de la scène politique burkinabé de cette époque reconnaissent qu’entre le groupe de Blaise Compaoré et celui de Thomas Sankara, c’était à celui qui tirerait le premier. C’est Thomas Sankara qui tomba. Et cette mort fit de lui un héros, pendant que son vainqueur endossait pour toujours l’habit de celui qui avait assassiné le nouveau porte-flambeau de la révolution africaine, son meilleur ami, son « frère. » Et depuis lors, on n’a pas cessé d’opposer Thomas, le flamboyant révolutionnaire au verbe ample, au  « taciturne » Blaise  « récupéré par la Françafrique. ». On a oublié tout le côté naïf de la révolution de Thomas et la pente dictatoriale qu’elle était en train de prendre. On n’a pas remarqué le côté pragmatique, réaliste de Blaise et le travail de construction de son pays qu’il avait entrepris. Thomas Sankara n’avait pas pris en compte les rapports de force dans la région et même dans le monde. Comme Sékou Touré en son temps. Blaise Compaoré, si. La politique, dit-on, c’est la saine appréciation des réalités du moment. Le nouvel homme fort du Burkina Faso avait su les apprécier; et cela lui réussit bien.

C’est à partir de 1988 que j’ai commencé à fréquenter le Burkina Faso de façon assidue. Je peux dire que j’ai vu ce pays se construire, se transformer sous mes yeux. Ouagadougou, la ville poussiéreuse, encombrée de vélos et de mobylettes que les Ivoiriens aimaient bien moquer en son temps, est aujourd’hui une ville moderne et agréable à vivre, où de nombreux Ivoiriens se sont exilés. J’ai vu des routes, des écoles, des barrages, des centres de santé se construire un peu partout dans le pays. Par un activisme bien orchestré sur les plans diplomatique et culturel, le Burkina Faso est devenu un pays qui compte sur le continent et que tout le monde peut désormais situer sur la mappemonde. Mettons tout cela au crédit de Blaise Compaoré.

Bien sûr, on parlera de ses opposants disparus, de son rôle supposé dans les guerres qui déchirèrent des pays comme le Liberia et la Sierra Leone. Pour nos amis des journaux bleus, il ne fait aucun doute que l’homme de Ziniaré est derrière la rébellion qui défia le pouvoir de Laurent Gbagbo. En attendant qu’un jour, les historiens nous situent définitivement sur ces questions, rappelons qu’en son temps, le Président du Faso avait informé son homologue ivoirien d’alors qu’il avait des déserteurs chez lui et qu’il gagnerait à les faire rentrer. Ce à quoi feu Boga Doudou, le ministre de l’Intérieur de Laurent Gbagbo, répondit qu’il savait à quels feux tricolores ces déserteurs s’arrêtaient et quelles boîtes de nuit ils fréquentaient à Ouagadougou.

Le tombeur de Sankara avait encore joué lors de l’affaire Norbert Zongo, du nom de ce journaliste retrouvé carbonisé dans sa voiture. Le nom du frère du Président fut cité parmi ses probables assassins. Là aussi, ce fut « Ça passe ou ça casse. » L’opposition organisa des manifestations gigantesques qui faillirent emporter le pouvoir. Il s’en sortit. Tout comme il se sortit des différentes mutineries de 2011. Est-ce tout cela qui donna à Blaise Compaoré le sentiment que, quoi qu’il advienne, il s’en sortirait toujours ? En voulant changer, encore une fois, la Constitution de son pays pour rester au pouvoir, il a joué le jeu de trop ; le jeu où lorsque l’on ne gagne rien, l’on perd tout. Et c’est fort dommage. Dommage parce que, malgré tout ce que l’on dira de négatif sur lui, on ne pourra pas nier qu’il fut un homme qui aima profondément son pays, qu’il s’était mis à le construire pour le sortir de la misère, à le rendre incontournable, qu’il avait aidé de nombreux pays, dont le nôtre, à sortir de leurs crises, et surtout qu’avec Alassane Ouattara, ils formaient un excellent tandem pour faire du Burkina Faso et de la Côte d’Ivoire la locomotive de l’intégration régionale.

Reconnaissons, enfin, à Blaise Compaoré, de n’avoir pas agi comme Laurent Gbagbo. Lorsqu’il comprit que ça ne passerait pas cette fois-ci, il choisit de rendre son tablier, de perdre tout ce qu’il avait acquis durant toute une vie, pour éviter un bain de sang à son peuple. En son temps, devant l’évidence de sa défaite, le champion des journaux bleus avait choisi de défier le monde entier, causant la mort d’au moins 3 000 personnes.

 

Venance Konan

 

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