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Négrine (bis)

jeudi, 19 janvier 2017 13:30

Le 27 mai 2005, j’ai écrit dans Fraternité Matin une chronique intitulée « négrine » que l’on peut retrouver dans mon livre « nègreries », à la page 249. Je vous en propose quelques extraits. «C’est Alpha Blondy qui m’a appris ce mot il y a quelques jours. Comment l’expliquer ? Prenons un exemple.

Lorsque dans une situation donnée, tout va bien, mais que l’on finit par se demander pourquoi justement tout va bien, et que l’on fait tout pour que ça n’aille plus bien, c’est un effet de la négrine. Précisons que c’est une substance que l’on ne trouve que dans le sang des Noirs d’Afrique. Illustrons-la par d’autres exemples. Prenons un pays donné. Ce pays qui se trouve sur un continent rongé par la misère est l‘un des rares à sortir un peu la tête de l’eau. Il est l’un des rares à avoir réussi à former une nation avec la mosaïque d’ethnies qui le compose.

Mais les habitants de ce pays se disent un jour que ce n’est pas normal que leur pays aille bien alors que rien ne va autour d’eux. Ils prennent alors un gros marteau et cassent leur unité, traquent certaines de leurs populations, érigent des barrages sur toutes les routes de leur pays pour entraver la circulation des personnes et des biens, et détruisent tout ce qui faisait la force de leur économie. C’est un effet de la négrine.»

Après avoir expliqué comment ce pays est entré en guerre, et comment cette guerre fut brève du fait de la mobilisation de la communauté internationale, j’écrivis: «Dans ce même pays, l’un des problèmes est l’emploi. Le taux de chômage est très élevé et la jeunesse totalement désœuvrée. Et le pouvoir cherche désespérément à faire venir des investisseurs étrangers. Mais un jour où certains habitants de ce pays se sont fâchés, ils ont détruit toutes les entreprises qui existaient et chassé la plupart des investisseurs qui s’y trouvaient. Et plus tard, ils se sont demandé pourquoi plus personne ne voulait venir investir dans leur pays et pourquoi le taux de chômage continuait de grimper. C’est un autre effet de la négrine.»

Nous étions en 2005. Douze ans plus tard, notre pays imaginaire s’est-il remis des effets de sa négrine? Poursuivons son histoire. À la suite d’élections pour désigner qui devait diriger ce pays, il y eut un gagnant et un perdant, comme dans toute élection. Mais comme le taux de négrine était très élevé chez le perdant, il refusa de reconnaître sa défaite et il y eut une nouvelle guerre avant que le vainqueur ne pût s’installer au pouvoir. Il était un grand travailleur, maîtrisait bien l’économie et avait beaucoup de relations dans le monde. Il répara toutes les infrastructures qui avaient été détruites par l’incurie du pouvoir passé, en construisit de nouvelles, augmenta les revenus des travailleurs, régularisa la situation de certaines catégories de fonctionnaires, débloqua les avancements qui étaient bloqués depuis de longues années, etc.

Tout cela fit que le pays se redressa très rapidement et l’on finit par oublier même qu’il avait connu des guerres. Le monde entier regarda ce pays avec étonnement et envie, et de nombreux investisseurs s’y précipitèrent. Des institutions internationales qui avaient fui le pays depuis de longues années à cause de l’insécurité qui y régnait revinrent avec leurs milliers de travailleurs, créant ainsi de nombreux emplois et donnant un nouveau coup de fouet à l’économie. On se dit même que ce pays pourrait rapidement faire partie des pays dits émergents, c’est-à-dire les pays qui sortent du sous-développement. Mais les habitants de ce pays avaient toujours beaucoup de négrine dans leurs corps, et ils se dirent un jour qu’il n’était pas normal que leur pays aille à nouveau si bien, alors qu’ils avaient tout fait pour que ça aille mal. Ils commencèrent par dire que leur chef avait aussi de la négrine et ne favorisait que son clan. Et puis un jour, les fonctionnaires se mirent en grève et annoncèrent qu’ils n’écouteraient personne tant qu’ils n’auraient pas eu satisfaction.

Quelques jours plus tard, un groupe de jeunes gens que l’on avait incorporé dans l’armée après la dernière guerre prirent leurs armes, se mirent à tirer en l’air et à maltraiter les habitants sans armes qui croisaient leur chemin. Ils exigèrent de grosses sommes d’argent avant de faire taire leurs armes. On leur donna ce qu’ils voulaient, ce qui représentait beaucoup d’argent. Certains dirent qu’il y avait un homme politique derrière ces jeunes gens qu’il manipulait pour conserver son poste et plus tard devenir le grand chef. Voyant cela, les fonctionnaires durcirent leur mouvement, les élèves furent poussés dans la rue et bientôt ce fut la chienlit dans le pays.

Les investisseurs changèrent de chemin et cherchèrent des pays où le taux de négrine était peu élevé, et les institutions internationales qui étaient revenues repartirent vers des cieux moins stupides. Le taux de chômage grimpa à nouveau, l’argent vint à manquer, les fonctionnaires ne furent plus payés que de manière irrégulière, mais les jeunes gens en armes, eux, n’en avaient cure. Lorsqu’ils étaient fauchés, ils utilisaient leurs armes pour se servir sur la bête, c’est-à-dire qu’ils pillaient les magasins et les domiciles des fonctionnaires et autres civils. Tout ça sous l’effet de la négrine. Comment faire baisser le taux de négrine d’un peuple ? C’est une autre histoire.


Venance Konan

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