Mémoire et amnésie

Mémoire et amnésie

lundi, 24 mars 2014 23:06

Durant la seconde guerre mondiale,  Maurice Papon, fonctionnaire français, fut accusé d’avoir favorisé la déportation de Juifs français vers des camps d’extermination allemands. Il se débattit comme il put, durant des années, fut nommé préfet de police de Paris, puis devint député et ministre. Mais plusieurs années plus tard, la justice de son pays finit par le rattraper.

En 1997, il fut jugé et condamné, en 1998, à dix ans de réclusion criminelle. Il avait 87 ans. La justice française est parfois lente, mais jamais amnésique.                                   Lorsqu’il entretenait le terrorisme, Kadhafi fit exploser un avion de la compagnie française Uta au-dessus du désert du Ténéré. Puis un autre de la compagnie américaine Panam au-dessus de l’Ecosse, en Grande-Bretagne.  Lorsqu’en 2011, la révolution éclata dans son pays, le Conseil de sécurité de l’Onu, où siègent, entre autres, les États-Unis, la France et la Grande-Bretagne, vota une résolution autorisant le recours à la force contre les troupes gouvernementales libyennes pour protéger les populations. Trois pays de l’Otan bombardèrent alors les troupes de Kadhafi, provoquant la chute de son régime et mettant fin à sa vie. Il s’agit de la France, des Éats-Unis et de la Grande-Bretagne. Est-ce un hasard ? Les grands pays de ce monde sont parfois lents à agir, mais jamais amnésiques.

Lorsque Blé Goudé lança ses troupes de « jeunes patriotes » à l’assaut de tous ceux qu’ils considéraient comme des rebelles ou leurs alliés contre les Français et toute la communauté internationale, lorsqu’il encouragea la Fédération estudiantine et scolaire de Côte d’Ivoire (Fesci) et toutes les milices de Laurent Gbagbo à commettre toutes sortes d’exactions, il était grisé par les applaudissements de ses partisans. Il se prit même à rêver d’un destin de Président de la République. La communauté internationale, représentée par l’Onu, lui envoya un avertissement sévère à travers les sanctions qui lui interdirent de sortir du pays et gelèrent ses avoirs. Il se calma un peu et se présenta désormais comme un disciple de Gandhi. Excusez du peu ! Comprit-il qu’il était désormais sous haute surveillance et que s’il commettait de nouvelles exactions ou incitait des personnes à le faire, la seconde étape serait la Cour pénale internationale ?

Je fus de ceux qui le lui dirent à travers des chroniques. Me comprit-il ? Il se tint à carreaux pendant quelque temps, mais dès qu’éclata la crise post-électorale, sa vraie nature reprit le dessus. Ensorcelé comme son mentor Laurent Gbagbo, par Simone et ses pasteurs, il oublia qu’il était toujours sous haute surveillance et crut qu’il pourrait vaincre le monde entier avec ses imprécations. Laurent Gbagbo et Blé Goudé lâchèrent leurs milices et chiens de guerre. On connaît le bilan. Plus de trois mille morts et un pays déstructuré à reconstruire. Faut-il s’étonner, aujourd’hui, qu’ils se retrouvent tous les deux devant la Cour pénale internationale ? La justice internationale est parfois lente, mais jamais amnésique.

Les partisans de Laurent Gbagbo et Blé Goudé sont indignés, aujourd’hui, par le transfèrement de ce dernier à La Haye. Tant que nous, Africains, cultiverons l’amnésie ou aurons la mémoire sélective, nous n’avancerons jamais. La justice a pour fonction de sanctionner ceux qui ont commis des délits ou des crimes, mais aussi de servir d’exemple. Les partisans de Blé Goudé veulent oublier tout ce qu’il a commis comme crime dans notre pays, au nom d’une prétendue lutte pour l’indépendance de la Côte d’Ivoire. Ses victimes veulent la justice et la communauté internationale, ainsi que la majorité des Ivoiriens ne veulent plus que ce qu’il a fait se répète dans notre pays.

Le Front populaire ivoirien (Fpi), champion hors catégorie de l’amnésie, a donc pris prétexte de ce transfèrement pour rompre le dialogue avec le gouvernement et annoncer son retrait du processus de réconciliation. Dommage que ce parti ne comprenne pas que l’histoire d’un pays ne s’arrête pas au sort de quelques individus. Dommage qu’il ne comprenne pas que les principaux soucis des Ivoiriens, aujourd’hui, sont, d’un côté, l’amélioration de leurs conditions de vie et, de l’autre, le souhait ardent de ne plus revivre ce qu’ils ont subi en 2010-2011 du fait de la crise post-électorale née du refus du verdict des urnes par Laurent Gbagbo et ses partisans.

D’aucuns diront : « Et les autres ? Et ceux de l’autre camp qui ont commis aussi des crimes contre l’humanité ? » S’il y en a, ils doivent savoir, aujourd’hui, que la justice internationale est parfois lente, mais jamais amnésique.

 

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