Les sirènes

lundi, 12 mars 2018 09:25
Les sirènes Crédits: DR

Il y a quelques semaines, nous donnions ici cette définition des sirènes : « Dans la mythologie grecque, les sirènes sont des créatures mi-femme mi-oiseau qui séjournaient à l’entrée du détroit de Messine en Sicile. Musiciennes dotées d’un talent exceptionnel, elles séduisaient les navigateurs qui, attirés par les accents magiques de leurs chants, de leurs lyres et flûtes, perdaient le sens de l’orientation, fracassaient leurs bateaux sur les récifs où ils étaient dévorés par ces enchanteresses. »

Les sirènes, ce sont aussi ceux qui, aujourd’hui, essaient de convaincre le président Henri Konan Bédié et certains militants du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (Pdci) qu’il serait le meilleur candidat de ce parti à la présidentielle de 2020. Le président Bédié, on ne le dira jamais assez, a sauvé la Côte d’Ivoire en taisant son amour-propre pour s’allier au président Alassane Ouattara et au parti de Robert Guéi, dès 2005, à travers le Rassemblement des houphouétistes pour la démocratie et la paix (Rhdp) et surtout en soutenant fermement le candidat Ouattara au second tour de l’élection de 2010 et en 2015.

Nous ne le répèterons jamais assez, c’est la réconciliation entre Bédié et Ouattara qui a permis à la Côte d’Ivoire de retrouver la paix et la croissance économique. Ne l’oublions pas : après l’épisode Guillaume Soro, les deux Premiers ministres du président Ouattara sortirent du PDCI et depuis le changement de constitution, le vice-président de la République est lui aussi issu de ce même parti. Le président Bédié a eu une carrière exemplaire.

Nommé ambassadeur très jeune, il fut ensuite le ministre de l’Économie et des Finances du temps du « miracle ivoirien », puis président de l’Assemblée nationale avant d’accéder à la magistrature suprême. Il dut quitter le pouvoir en 1999, à la suite d’un coup d’État et l’on crut qu’il en était fini de sa carrière politique. Mais après un temps d’exil, il revint au pays pour prendre les rênes de son parti. Et en 2005, il s’allia à Alassane Ouattara pour faire partir Laurent Gbagbo du pouvoir. Il se présenta à l’élection présidentielle de 2010, mais fut éliminé au premier tour. Il apporta tout son soutien au candidat Ouattara qui fut élu.

Depuis lors, Bédié est régulièrement consulté par le Président de la République, qui l’appelle son aîné, sur tous les sujets d’intérêt national, au point que les Ivoiriens facétieux disent que Bédié est le président du Conseil d’administration de la Côte d’Ivoire, tandis que le président de la République en est le directeur général.

En 2014, Bédié lança un appel à tous ses militants tentés par la présidentielle de 2015 afin qu’ils s’effacent au profit du candidat Ouattara. En retour, le parti de M. Ouattara renverrait l’ascenseur au Pdci en 2020. Il avait aussi appelé de tous ses vœux à la création d’un parti unifié regroupant le sien et le Rassemblement des républicains (Rdr) de M. Ouattara. Il avait proposé le nom Pdci-Rdr ou Rhdp pour ce nouveau parti.

Apparemment, c’est sur ce point qu’il y a des mésententes entre les deux partis. Certains militants du Pdci, plus attachés à la lettre qu’à l’esprit des choses, ne veulent absolument pas entendre parler de changer le nom de leur parti. De plus, ils veulent leur propre candidat en 2020 et certains pensent que le bon cheval serait Bédié. Ils le disent même de plus en plus bruyamment.

Bédié est né en mai 1934. Il aura 84 ans en mai prochain et 86 en 2020. Il a quitté le pouvoir en 1999, c’est-à-dire qu’en 2020, cela fera 21 ans. Est-ce bien raisonnable, à cet âge et avec ce parcours, de mener encore un combat de ce genre qui pourrait être celui de trop ? Lorsque l’on est déjà entré dans l’Histoire par la grande porte, faut-il prendre le risque d’en ressortir par la fenêtre ?

Nous entendons certains militants du Pdci manifester contre le parti unifié, préférant, selon eux, l’alternance, c’est-à-dire l’effacement du Rdr au profit de leur candidat. Je crois que les sirènes sont aussi ceux qui font croire aux militants du Rdr et du Pdci qu’ils peuvent, chacun tout seul, gagner la présidentielle de 2020 et diriger le pays dans la sérénité.

De nombreux militants du Rdr ne voient pas pourquoi ils s’effaceraient volontairement du pouvoir qu’ils n’auront exercé que pendant dix ans, pour laisser la place à un Pdci qu’ils soupçonnent de devenir revanchard. Le Pdci de son côté, qui accuse son partenaire d’arrogance, ne veut plus faire la courte échelle au Rdr pour lui permettre de conserver le pouvoir. Que sortira-t-il de tout cela ?

La Côte d’Ivoire ne peut plus se payer le luxe d’une nouvelle querelle entre le Rdr et le Pdci. Inutile de répéter ce que cela a déjà coûté au pays dans le passé. Et ce que leur réconciliation lui apporte actuellement. Il convient, dès lors, qu’ils se rencontrent, se parlent franchement, vident les éventuels contentieux, ajustent ce qu’il faut ajuster et partent en tandem à la prochaine présidentielle, comme ils dirigent en ce moment le pays.

Venance Konan

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