Lendemains de révolution

Lendemains de révolution

mardi, 04 novembre 2014 00:52
Venance Konan Venance Konan Crédits: Frat-Mat

En 1990, lorsque le vent froid de l’Est venu de l’ex-URSS, amplifié par le discours de François Mitterrand à La Baule, souffla sur nos chaudes contrées, le Burkina Faso fut relativement épargné. La révolution initiée par Thomas Sankara ne datait que de 1983 et Blaise Compaoré l’avait rectifiée en 1987. Il était au pouvoir depuis seulement trois ans. On ne pouvait donc pas, à cette époque, parler d’usure du pouvoir.

Finalement, que nous ont apporté ce vent de l’Est et ce discours de La Baule ? Ils avaient, certes, fait trembler tous nos chefs, mais en avaient emporté peu. à part Mathieu Kérékou (Bénin) et Moussa Traoré (Mali), ils étaient tous restés en place. Dans les deux Congo, l’affaire avait tourné à la guerre. Guerre au Congo Kinshasa pour faire partir Mobutu Sese Seko, guerre qui ne s’est d’ailleurs jamais arrêtée et dont les victimes se comptent maintenant par millions, et guerre au Congo Brazzaville pour faire… revenir Denis Sassou-Nguesso. En Côte d’Ivoire, Félix Houphouët-Boigny resta au pouvoir, fit consacrer sa Basilique par le Pape et mourut de sa belle mort en 1993. C’est six ans plus tard que nous eûmes notre premier coup d’état. Un an après, nous eûmes Laurent Gbagbo, qu’il nous fallut une guerre pour nous en débarrasser dix ans après. Gnassingbé éyadema au Togo et Omar Bongo Ondimba au Gabon moururent, eux aussi, au pouvoir, de leur belle mort, après s’être organisés pour se faire succéder par leurs fils. Paul Biya, José Eduardo Dos Santos, Robert Mugabe et  Teodoro Obiang Nguema Mbasogo sont toujours au pouvoir au Cameroun, en Angola, au Zimbabwe et en Guinée équatoriale, ayant bouclé chacun plus de trente ans au pouvoir. Le moins que l’on puisse dire c’est que les lendemains de révolution chez nous ressemblèrent à des gueules de bois consécutives à des cuites au koutoukou ou sodabi (eau de vie très prisée sous nos latitudes.)

En 2011, pendant que nous, en Côte d’Ivoire, cherchions à nous débarrasser de notre Laurent Gbagbo, nos cousins des pays arabes du nord de notre continent entamèrent ce que l’on appela le « printemps arabe.» Au bout du processus, ils réussirent à se débarrasser de Ben Ali en Tunisie, de Mouammar El Kadhafi en Libye et d’Hosni Moubarak en égypte qui étaient au pouvoir depuis plus de vingt-cinq ans pour le moins ancien d’entre eux. Qu’ont gagné ces pays dans ces révolutions au bout du compte ? D’aucuns parlèrent d’hiver terroriste. En Tunisie et en égypte, les islamistes ont pris le pouvoir, faisant régresser ces pays et y faisant régner la terreur. En égypte, l’armée a dû reprendre les choses en main et chasser les islamistes du pouvoir. Et depuis lors, la vie quotidienne est rythmée par les attentats à la bombe. En Libye, l’état a cessé d’exister pour se transformer en un monstrueux cancer dont les métastases affectent tous les voisins, proches ou lointains, qui ne savent plus à quel saint se vouer. Aujourd’hui, le pays est en état de guerre civile et est devenu une immense poudrière où tous les djihadistes et autres barbus zinzins d’Afrique et d’ailleurs vont se servir. Les lendemains de révolution dans ces pays sont loin d’être enchantés. On dirait plutôt un mauvais trip de haschich frelaté ou d’acide.

Le Burkina Faso vient, à son tour, de connaître sa révolution. Sa jeunesse a réussi à faire partir celui qui dirigeait le pays depuis 27 ans. Mais qui exerce le pouvoir en ce moment ? Au lendemain de la chute de Blaise Compaoré, les militaires s’étaient entendus pour diriger la transition. Militaires grâce à qui le régime qui vient de tomber avait pu tenir durant ces 27 ans. Militaires qui dirigent le pays sans discontinuer, depuis le premier président civil élu au moment de l’indépendance, Maurice Yaméogo, qui tomba le 3 janvier 1966. Militaires qui, d’ailleurs, n’ont pas l’air de bien s’entendre.

Quelques personnes, dans la classe politique et dans la société civile, ont réalisé qu’elles sont en train de se faire déposséder de leur victoire. Elles ont le soutien de la communauté internationale qui estime que la transition doit être dirigée par des civils. Mais que peuvent faire ces derniers lorsqu’ils n’ont pas de fusil et surtout, lorsqu’ils n’avaient pas du tout prévu le départ de Compaoré et ne se sont donc pas organisés en conséquence ? Les révolutions sont toujours cruelles, non seulement pour les pouvoirs qu’elles font tomber et parfois occire, mais souvent aussi pour les personnes qui les ont initiées. Dans les révolutions, il y a ceux qui donnent leurs poitrines et en meurent souvent, ceux qui tirent les marrons du feu et ceux qui les mangent. Ces derniers sont généralement les mieux armés ou les plus malins. Apparemment, nous ne sommes pas encore au bout de nos surprises avec la révolution burkinabé. Les lendemains de l’insurrection au Burkina Faso risquent de ressembler à des lendemains de cuite au tchapalo.

 

Venance Konan

 

 

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