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Le sens de l’histoire

samedi, 07 juillet 2018 13:36
Le sens de l’histoire Crédits: DR

« L’histoire a-t-elle une direction ? », demande l’historien israélien Yuval Noah Harari dans son célèbre livre « Sapiens, une brève histoire de l’humanité » (Editions Albin Michel). Et sa réponse est « oui… L’histoire progresse implacablement vers l’unité. » Harari nous parle de l’histoire de l’humanité tout entière, évaluée sur les millénaires de son existence.

Qu’en est-il de la petite histoire, même pas centenaire, de notre petit pays ? Survolons-la rapidement. Il y a une soixantaine d’années, nous sommes partis de petites tribus qui se connaissaient à peine ou qui se faisaient même la guerre, pour essayer de former une nation. Il s’agissait plus prosaïquement de faire en sorte que l’habitant de l’extrême nord-est de la Côte d’Ivoire se reconnaisse le même destin que l’habitant de l’extrême sud-ouest de ce pays dont il ne connaissait ni la langue ni les mœurs.

Mais avant d’aller plus loin, citons le même historien Harari qui nous dit ceci : « Contrairement aux lois de la physique, qui n’admettent pas la moindre inconséquence, tout ordre humain est truffé de contradictions internes. Les cultures ne cessent de concilier ces contradictions, et ce processus nourrit le changement.»

Oui, pendant quelques décennies, nous avons essayé de toutes nos forces de former une nation avec les poussières d’ethnies que nous avions, en y intégrant tous ceux que la colonisation et les besoins de notre développement économique nous avaient envoyés.

Mais dans le même temps, il y avait toujours la tendance au repli sur nous-mêmes qui nous traversait. Puis la crise économique, accompagnée d’une crise sociale et politique, est arrivée. Et nous avons cédé à la tentation du repli sur ce que nous considérions comme notre identité, et que nous croyions en péril, du rejet de l’autre que nous voyions comme un danger, une menace.

Nous avons créé cet « autre » qui n’existait pas auparavant. Nous avons pratiqué ce que l’on a appelé l’exclusion d’une partie de notre population. Nous avons vu ce que cela nous a coûté. Simplement parce que nous avions dérogé à la marche naturelle de notre pays qui est dans la direction de l’unité.

L’histoire a suivi son cours et nous avons retrouvé nos esprits. Avons-nous tiré toutes les leçons de cette histoire très récente ? Certains pensent que ce n’est pas le cas et qu’une nouvelle forme d’exclusion qui consisterait à réserver l’essentiel à un seul groupe aurait cours.

Si tel est le cas ou alors s’il ne s’agit que d’une illusion d’optique, nous gagnerions à la corriger rapidement, parce que s’il est une loi de la nature qui est implacable, c’est que les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets. Et parce que ce n’est pas le sens de la marche historique de notre peuple.

Est-ce cette illusion d’optique qui crée ces tensions dans notre société ? A l’avènement du Rassemblement des Houphouétistes pour la démocratie et la paix (RHDP), nous avions cru que les héritiers d’Houphouët-Boigny avaient retrouvé la direction naturelle de leur marche qui est celle de l’unité comme nous l’avons dit. Cette unité a tenu, jusqu’à ce qu’elle se heurte récemment aux écueils des ambitions affichées ou cachées. L’année 2020, année du choix de notre chef suprême approche et cela semble déchaîner les passions. Il y a ceux qui veulent être ce grand chef et qui le disent, ceux qui le veulent et ne le disent pas, ceux dont on ne veut pas, sans le dire… Plus personne n’y comprend quelque chose.

Depuis quelque temps les sous-fifres en étaient à se lancer des noms d’oiseaux. Ce n’est pas digne de la philosophie d’Houphouët-Boigny dont ils se réclament tous, ni des leaders des deux principaux partis qui composent le RHDP et dont ces sous-fifres se réclament.

Le peuple assiste, désabusé, à ce spectacle dont il est le grand oublié, et il a peur. Il n’a pas effacé de sa mémoire les scènes d’horreur des années 2000 à 2011. Il avait, depuis lors, appris à apprécier le retour de la paix depuis 2011 et il sait qu’il le doit à l’entente retrouvée entre les deux héritiers d’Houphouët-Boigny.

Alassane Ouattara et Henri Konan Bédié vont-ils, par orgueil, regarder se défaire l’œuvre qu’ils ont mis tant d’années à bâtir ? Tout le monde sait qu’il n’a pas été facile pour eux de surmonter leurs rancœurs personnelles et de brider celles des extrémistes de leurs camps. Ils y sont néanmoins parvenus, parce qu’ils sont des hommes d’Etat. Lorsqu’un homme d’Etat pose un acte, ce n’est pas pour un gain électoral immédiat. Cela est le propre des politiciens.

Les hommes d’Etat posent des actes pour la postérité. Alassane Ouattara et Henri Konan Bédié vont-ils se laisser éjecter de l’histoire parce qu’ils n’auront pas su contenir certains appétits et ambitions, et calmer des égos ? Parce qu’ils n’auront pas compris que le véritable testament politique d’Houphouët-Boigny est que ce pays doit se construire avec tous ses enfants, quels que soient leurs opinions politiques ou leurs origines ethniques ?

Ces deux grands hommes ne seraient-ils plus capables de s’asseoir ensemble, pour aplanir tous les différends et points d’achoppement qui pourraient exister entre eux et signer un nouveau pacte pour la paix et le progrès de ce pays qu’Houphouët-Boigny et les Ivoiriens leur ont confié ? Si ! Ils le peuvent. Le peuple ivoirien les regarde. Le monde entier les regarde. Et surtout, l’histoire les regarde. Et les sentences de cette dernière sont souvent cruelles et sans appel.

Venance Konan

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