Le prix de la haine

Le prix de la haine

dimanche, 06 avril 2014 22:42

Il y a vingt ans, des Rwandais découpaient à la machette, en moins de trois mois, quelque 800 000 de leurs compatriotes. Qu’est-ce qui pouvait expliquer un tel déferlement de haine poussée à son paroxysme ? Au Rwanda, les deux principales ethnies que sont les Hutu et les Tutsi ont la même couleur de peau, parlent la même langue, ont les mêmes cultures et religions. Alors, pourquoi en sont-elles arrivées à se haïr à un tel point ?

Parce qu’elles avaient trouvé le moyen de se différencier sur d’autres critères que la couleur de peau, la culture, la langue et la religion. Elles ont établi des critères par rapport à la taille, la position des dents, l’origine, l’ancienneté, le rang social. Et sur ces bases, chacun s’est mis à stigmatiser l’autre, à le détester, à lui dénier toute humanité, puis à chercher à le faire disparaître totalement.

Le dernier génocide avant celui des Rwandais fut celui des Nazis à l’endroit des Juifs. Les Juifs allemands ne différaient pas des autres Allemands, hormis sur le plan de la religion. Ce critère étant peut-être insuffisant, on en a cherché d’autres, tels la taille du nez, la forme des lèvres, du crâne, l’ancienneté sur le territoire. Et l’on a réussi à concevoir suffisamment de haine avec ces éléments pour dénier le droit à l’existence à tout un peuple et à inventer les moyens les plus sophistiqués pour le faire disparaître de la surface de la terre.

Dans ces deux génocides, le processus qui conduit à déshumaniser l’autre ne s’est pas déclenché subitement. Il a été construit pendant de longues années, voire de longs siècles. L’antisémitisme européen remonte peut-être à la naissance même du christianisme, lorsque le peuple juif fut qualifié de déicide, puisque la responsabilité de la mort de Jésus lui fut attribuée. Au Rwanda, la détestation entre Tutsi et Hutu remonte aussi à la nuit des temps, même si le colon belge qui vint dans le pays au 18e siècle fut accusé, plus tard, de l’avoir instrumentalisée pour mieux régner.

Il y a trois ans, dans ce même mois d’avril, dans certains quartiers d’Abidjan, des Ivoiriens cherchaient à faire disparaître d’autres Ivoiriens, parce qu’ils avaient une religion, une origine, des noms, des habits différents. Et, comme en Allemagne et au Rwanda, cette haine ne s’est pas déclenchée subitement. Elle a été construite pendant de longues années. Elle a commencé lorsque, pour la conquête ou la conservation du pouvoir, nous nous sommes mis à voir en l’autre un autre moi haïssable, sur la base de critères de différenciation que nous avons créés : origine, religion, langue, habillement. Et nous avons commencé à entretenir cela avec des mots, des attitudes de stigmatisation, de rejet dont nous ne voyions alors pas les conséquences à long terme. Nous avons échappé au génocide peut-être parce que notre haine était trop fraîche, pas encore mûre. Et plus sûrement parce que la communauté internationale a vite volé à notre secours.

Aujourd’hui, parce que nos malheureux frères de Centrafrique n’ont tiré aucune leçon de l’histoire ancienne et très récente, ils sont en train de vivre ou plutôt de mourir des conséquences de leur haine. Et les efforts de la communauté internationale pour les ramener à la raison n’ont pas encore porté leurs fruits.

En Allemagne, au Rwanda, en Côte d’Ivoire et partout où l’on a laissé libre cours à ce sentiment, l’on a toujours abouti à la destruction du pays, de la société qu’il faut, par la suite, reconstruire au prix de mille efforts. Et toujours, le bâton du destin frappe très durement ceux qui l’ont déclenché.

En Côte d’Ivoire, au moment où nous déclenchions notre processus de détestation de l’autre, nous n’avions alors tiré aucune conséquence des expériences des autres pays, proches ou lointains. Et, parce que nous proclamions la Côte d’Ivoire pays béni de Dieu, nous pensions qu’aucune des catastrophes provoquées par la haine dans les autres pays ne pouvait nous atteindre et que nous pouvions nous détester allègrement tout en vivant dans la paix. Nous savons, aujourd’hui, jusqu’où certains mots, certaines attitudes de rejet de l’autre peuvent conduire. La commémoration du vingtième anniversaire du génocide rwandais, ainsi que, dans quatre jours, la date du 11 avril qui marque le troisième anniversaire de la chute de Laurent Gbagbo doivent nous rappeler que la facture de la haine est toujours très élevée. Apprenons, au moins, cette leçon-là.

Venance Konan

 

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