Le monde évolue. Évoluons aussi

mardi, 06 août 2013 00:33
Venance Konan Venance Konan Crédits: fratmat

Il y a quelques jours, j’ai vu un documentaire dans lequel Ian Smith, celui qui avait unilatéralement proclamé l’indépendance de la Rhodésie du Sud, l’actuelle Zimbabwe, déclarait que jamais, un Noir ne dirigerait ce pays, même dans 1000 ans. Il y a trente ou vingt-cinq ans, peut-être, celui qui aurait prédit qu’un jour, un Noir dirigerait l’Afrique du Sud serait, sans doute, passé pour un fou ou un illuminé. De même que celui qui aurait annoncé qu’un Noir dirigerait les États-Unis ou qu’un Américain demanderait l’asile à Moscou, pour pouvoir vivre en liberté.

Le monde change, il évolue, parfois dans des directions totalement inédites. Mais pour qui sait lire l’histoire des peuples et l’évolution des sociétés humaines, il n’y a rien d’étonnant. Le monde évolue toujours vers plus d’ouverture et d’intégration des peuples. Apparemment, certains Ivoiriens n’arrivent pas à comprendre cela et encore moins lire leur propre histoire, aussi bien l’ancienne que la récente. Ainsi, le projet de loi visant à donner la nationalité ivoirienne à des personnes qualifiées d’apatrides est-il en train de réveiller nos vieux démons. Et les positions les plus tranchées sont en train d’être prises, sans tenir compte du simple bon sens. On parle de bradage de notre précieuse nationalité. Comme toujours, nous sommes en train de nous laisser dominer par nos émotions, sans laisser la raison nous habiter. Senghor avait-il vraiment tort, lorsqu’il énonçait que l’émotion était nègre et la raison hellène ?

Qui sont ces apatrides ? Si j’ai bien compris, il s’agit de personnes nées ici, en Côte d’Ivoire, de parents ou de grands-parents venus d’autres pays, qui vivent ici, mais qui n’ont ni la nationalité de notre pays, ni celle du pays d’origine de leurs parents ou grands-parents. Combien sont-ils, ces apatrides ? On avance le chiffre de 400 000, sans que rien nous le confirme. Il peut y en avoir plus ou peut-être moins. Peu importe. Mais, si ces personnes sont nées ici et vivent depuis toujours avec nous, qu’est-ce que cela m’enlèvera, à moi l’Ivoirien, que la nationalité ivoirienne leur soit aussi attribuée ? Rien, absolument rien ! Qu’est-ce que j’y gagnerai, par contre ? De nouveaux compatriotes qui pourraient permettre à mon pays de rayonner au-delà de ses frontières, justement grâce à leurs origines. Mais j’y gagne surtout le fait qu’une partie de la population ivoirienne ne vivra plus dans l’angoisse de ne pas savoir qui elle est et à quoi elle a droit. Et cela est important pour ma propre quiétude. Ne faut-il pas être borné pour croire que l’on peut maintenir indéfiniment une partie toujours croissante de sa population dans une telle incertitude juridique, sociale et politique et avoir la paix ? Ces personnes font des enfants qui, à leur tour, en font. Un jour ou l’autre, ils exigeront la reconnaissance de leurs droits dans ce qu’ils considèrent, à raison, comme leur pays. Au besoin, avec la force. Les pays d’immigration intelligents l’ont compris et intègrent tous les enfants qui naissent sur leurs sols ou créent des conditions pour faciliter cette intégration. Si les États-Unis n’avaient pas pratiqué une telle politique, il y aurait 99,99% d’étrangers, dans ce pays, aujourd’hui. Nous sommes fiers de proclamer partout que nous avons 30% d’étrangers dans notre pays. Si nous avons un tel taux d’étrangers, c’est simplement parce que nous ne les intégrons pas et à force, ces derniers deviennent de faux étrangers, parce que leur seul pays, à eux et leurs descendants, est celui où ils vivent.

Que voulons-nous finalement, nous Ivoiriens ? Refuser d’intégrer cette composante de notre société qui constitue le tiers de notre population et qui, de toutes les façons, n’ira nulle part, parce qu’elle n’a nulle part où aller et que nous n’avons, de surcroît, aucun moyen de faire partir ailleurs ? Qu’y gagnons-nous ? Notre mémoire a-t-elle déjà effacé la guerre de 2002 qui a déchiré notre pays et dont nous supportons toujours les séquelles ? Ignorons-nous que cette guerre est venue, en grande partie, de notre volonté d’exclure cette composante de notre société ainsi que tous ceux qui lui ressemblaient ? Dira-t-on que nous sommes suffisamment idiots pour n’avoir tiré aucune leçon de cette tragédie ? Je lis, ici et là, que si nous donnons notre jolie nationalité à ces gens, ils deviendront propriétaires de nos jolies terres, notre seul bien. Qui a dit ou écrit quelque part qu’un étranger ou apatride qui acquiert la nationalité ivoirienne deviendra automatiquement propriétaire d’une terre qui ne lui appartenait pas ?

Au moment où nos enfants ne rêvent que d’obtenir la nationalité d’un pays européen ou nord-américain, parce que nous n’arrivons pas à instaurer dans nos pays la paix, condition préalable à tout développement, nous gagnerions à ouvrir nos esprits sur l’évolution du monde et à sortir de nos villages où le seul horizon était constitué par la forêt environnante.

Ma grande déception est de voir qu’une partie de l’élite du Pdci - Rda est en train de s’associer aux obscurantistes du Fpi pour mener ce combat d’arrière-garde qui consiste à vouloir exclure une partie de notre population.

Le Pdci - Rda, issu du Rassemblement

Démocratique Africain, dont le fondateur, Félix Houphouët-Boigny, fut élu à l’Assemblée nationale française grâce aux voix de l’ex-Haute-Volta, ce fondateur visionnaire qui créa le Conseil de l’Entente et proposa la double nationalité aux ressortissants

de cet espace ! C’est ce parti qui, aujourd’hui, va, à nouveau, enfourcher ce cheval, après tous les dégâts de l’ivoirité ? Militants et dirigeants du Pdci - Rda, relisez bien votre histoire avant de mener des combats rétrogrades et mortifères.

Venance Konan

 

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