Le fétichisme de la réconciliation

vendredi, 20 septembre 2019 10:57
Le fétichisme de la réconciliation Crédits: DR

Chaque fois que Laurent Gbagbo revient dans l’actualité de notre pays, des commentateurs remettent immanquablement la question de la réconciliation sur le tapis.

Les deux propos qui reviennent à chaque fois sont : « Alassane Ouattara n’a pas réussi à réconcilier les Ivoiriens », et « aucune réconciliation ne se fera dans ce pays sans Laurent Gbagbo ». Ainsi donc, parce que la procureure de la Cour Pénale Internationale, Fatou Bensouda, a décidé, il y a quelques jours, de faire appel de la décision de la Cour d’acquitter Laurent Gbagbo et son compère Blé Goudé, elle est accusée d’attenter à la réconciliation dans notre pays.

La question que je me suis toujours posée est de connaître l’aune avec laquelle l’on mesure que la réconciliation est réussie ou non. Que veut-on dire exactement en affirmant que la réconciliation a été un échec ? Quelle est la partie des Ivoiriens qui est prête depuis l’avènement de M. Ouattara à en découdre avec une autre ? Quelle partie de la Côte d’Ivoire est à feu et à sang ? Il y a certes eu des affrontements parfois suivis de morts d’hommes dans certaines régions du pays.

Mais faut-il rappeler que ce genre de conflits, souvent liés à des problèmes fonciers, existent dans notre pays depuis toujours, depuis que certaines populations ont quitté leurs régions d’origine pour s’installer ailleurs dans le pays ? Ils existaient sous Houphouët-Boigny, le « père de la nation », et même bien avant, au temps colonial. Ces coups de sang sporadiques signifient-ils que des populations de notre pays sont sur le pied de guerre ? Certainement pas !

Aujourd’hui, les militants des principaux partis que sont le Rassemblement des houphouétistes pour la démocratie et la paix (Rhdp), le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (Pdci) et le Front populaire ivoirien (Fpi) rêvent de voir leur parti conserver le pouvoir ou y accéder. A bien des égards, ils ne regardent pas dans la même direction.

Sont-ils pour autant prêts à se tomber dessus à bras raccourcis ? Certainement pas ! Parce qu’ils savent tous que c’est cela le jeu politique et qu’au-delà de ce jeu, ils sont des frères et sœurs du même pays. Lorsqu’aucun politicien ne manipule nos populations, elles vivent ensemble, sans conflits majeurs. Alors, d’où vient-il que l’on parle de réconciliation ratée ?

Il serait peut-être bon de faire une brève histoire des réconciliations dans notre pays. Lorsque nous étions encore sous le parti unique, en 1980, les élections législatives et municipales furent ouvertes à la compétition, mais au sein du même parti. Au lendemain des élections, des délégations furent envoyées dans tout le pays pour réconcilier vainqueurs et vaincus. Parce que les vaincus étaient fâchés.

Le parti unique ne pouvait pas s’accommoder d’éminents militants fâchés parce qu’ils avaient perdu une élection. Lorsqu’il y eut le multipartisme, il ne fut plus question de demander pardon à quelqu’un qui aurait perdu son élection. Houphouët-Boigny mourut d’ailleurs trois ans après la réintroduction du multipartisme. Puis vint l’ivoirité qui vit des personnes dépouillées de leurs pièces d’identité ivoiriennes à cause de leurs noms. C’est véritablement à partir de ce moment que le tissu national commença à se déchirer.

Le bref passage des militaires au pouvoir n’arrangea rien. Le régime des refondateurs encore moins. Bien au contraire. Les choses empirèrent tant Laurent Gbagbo, devenu président, décida d’organiser un « forum de la réconciliation ». Sur quoi déboucha-t-il ? Gbagbo réussit-il à réconcilier les Ivoiriens ? Ce dont nous avons été témoins est que son propre discours ne fit que mettre de l’huile sur le feu, et qu’en sortant de son forum, nous tombâmes sur une tentative de coup d’Etat qui devint une rébellion qui occupa la moitié du pays. On se rappelle aussi que peu de temps avant d’être assassiné, Robert Guéï avait traité Gbagbo de « boulanger » à cause de sa propension à rouler tout le monde dans la farine.

Avant Guéï, c’était le Rassemblement des républicains (Rdr) dont il avait été l’allié qu’il avait enfariné. Et lorsque Gbagbo perdit l’élection présidentielle, en 2010, il engagea le pays dans une guerre pour pouvoir conserver le pouvoir. Une guerre qui nous coûta au moins trois mille morts. A-t-on oublié tout cela ? Comment donc peut-on considérer Gbagbo comme l’homme par qui la réconciliation des Ivoiriens doit se faire ? En quoi s’était-il montré réconciliateur ? Et pourquoi sa présence au pays serait-elle susceptible de nous réconcilier ?

Quels mots, quels gestes a-t-il eus, quels actes a-t-il posés, qui pourraient nous permettre de dire qu’il a changé et qu’il pourrait apaiser nos rancœurs ? S’est-il réconcilié avec Affi N’guessan qui fut son Premier ministre et le président de son parti durant tout son règne ? S’est-il rabiboché avec Simone, son épouse avec qui il a mené tous ses combats politiques et avec qui il a régné ? Comment peut-on espérer de quelqu’un que ses anciens alliés ont traité de roublard qu’il réconcilie une nation qu’il a contribué à diviser ? Comment parler de Gbagbo comme un réconciliateur, lorsqu’il s’allie à Bédié qui est en train d’agiter de nouveau le spectre de l’ivoirité dont on sait tout le mal qu’il a fait à notre pays ?

Cessons donc d’agiter ce mot comme un fétiche qui panserait tous nos maux, au moment où certains d’entre nous cherchent à engager notre pays sur la voie pleine de ronces de la haine.

Venance Konan