Le corbeau et les renards

Le corbeau et les renards

vendredi, 27 mars 2015 23:03
Venance Konan Venance Konan

Qui ne connaît cette fable de la Fontaine ? « Maître Corbeau, sur un arbre perché, tenait en son bec un fromage. Maître Renard, par l’odeur alléché, lui tint à peu près ce langage : et bonjour, monsieur du Corbeau. Que vous êtes joli, que vous me semblez beau ! Sans mentir, si votre ramage se rapporte à votre plumage, vous êtes le phénix des hôtes de ces bois.

A ces mots, le Corbeau ne se sent pas de joie ; et pour montrer sa belle voix, il ouvre un large bec et laisse tomber sa proie. Le Renard s’en saisit, et dit : Mon bon Monsieur, apprenez que tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute. Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute. Le Corbeau honteux et confus jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus. »

Du fond de sa prison néerlandaise, Laurent Gbagbo tiendrait en son bec, pardon, en ses mains ou dans sa bouche, 47% des voix des électeurs ivoiriens. Et cela suffit pour que de nombreux renards tournent autour de son arbre, pardon, de sa cellule pour lui roucouler des choses du genre « Que tu es beau, Laurent, que tes dents sont blanches, que tu es gentil, que tu danses bien, que c’est bien toi qui a gagné l’élection de 2010, que tu mérites tant d’être libre. Quel est donc le méchant qui t’a si injustement mis dans cette prison, toi qui pèse tant de voix dont j’ai tant besoin ? Ah Laurent, je te fais le serment que je me battrai jusqu’au bout, jusqu’à la dernière goutte de sang… des autres, pour te faire libérer ! » La Haye est donc devenue la destination obligée des « irréductibles », à savoir, les quatre du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (Pdci) qui ont refusé de suivre le mot d’ordre de leur parti de soutenir la candidature d’Alassane Ouattara. KKB a donc rendu visite, à deux reprises, à Laurent Gbagbo. Charles Konan Banny aussi vient de le faire. On y attend Essy Amara et Kablan Brou Jérôme, et, peut-être, Mamadou Koulibaly. Chacun attend du grand prisonnier qu’il ouvre la bouche, et qu’il en tombe une seule parole, qu’il dise simplement : « Va mon fils, je te donne toutes mes voix », pour qu’il soit guéri. Connaissant Gbagbo qui est loin d’être un corbeau, je ne serais pas étonné qu’il ait dit cette phrase à chacun des renards qui guettent son fromage.

Ainsi donc, parce que Laurent Gbagbo aurait obtenu 47% de voix en 2010, parce que des dissidents du Pdci-Rda estiment avoir besoin de ces voix qu’ils sont certains de ne pas pouvoir avoir dans leur propre camp, l’ancien chef de l’État se trouve subitement absous de tous ses péchés. Non, pour ceux-là, Gbagbo n’a strictement rien fait, et c’est par la pure méchanceté de Ouattara et des Européens qu’il se trouve en prison. KKB, Banny et Essy Amara ont soudainement oublié que c’est sous les yeux du monde entier que Gbagbo a refusé de reconnaître les résultats des urnes, que ses miliciens et mercenaires ont commencé à tuer les Ivoiriens qui ne pensaient pas comme lui, que la télévision et la radio ont été caporalisées, que l’on a interdit toute radio étrangère, comme en Corée du nord, que toutes les tentatives entreprises par toutes les organisations internationales, à savoir la Cedeao, l’Union européenne, l’Union africaine, l’Onu, pour le ramener à la raison ont échoué, qu’il refusait même de prendre Barack Obama, le Président des États-Unis, au téléphone, qu’il a commencé à privatiser les banques, qu’il a fallu utiliser la force pour le déloger de son bunker où il attendait une armée des anges, tout cela, au prix de quelque 3000 morts. KKB, Banny, Essy Amara ont donc oublié toute cette partie de notre histoire ! Parce que Gbagbo pèserait 47% de voix, il doit être libéré ! Blé Goudé et lui n’ont rien fait ! C’est Essy Amara qui le dit. Quelle est cette façon de faire de la politique ? Quelle est cette indécence ? Pourquoi vous êtes-vous donc tus au moment où on envoyait Gbagbo à la Cour pénale internationale ? Lorsque vous étiez dans votre parti politique, lorsque vous espériez son investiture avec les voix qui vont avec, là, oui, Gbagbo et compagnie étaient bons pour la prison. Et maintenant, parce que vous êtes en rupture de ban avec votre parti et en quête de voix, Gbagbo devient brusquement l’incontournable, celui sans qui aucune réconciliation ne saurait voir le jour dans ce pays, celui qu’il faut sortir de toute urgence de sa prison. En supposant que Gbagbo soit libéré demain, vous croyez que la réconciliation se ferait aussitôt comme par enchantement ? Vous croyez que, du coup, les extrémistes du Fpi reconnaîtront le pouvoir de M. Ouattara et iront embrasser ses partisans ? De quoi parle-t-on d’ailleurs, lorsque l’on dit réconciliation ? M. Essy Amara qui se veut le champion de la réconciliation peut-il nous dire ce qu’il entend par là ? M. Banny qui avait été chargé de nous réconcilier peut-il nous dire ce qu’il entend par là et où nous en sommes ? Je crois que les « irréductibles » feraient mieux de laisser Gbagbo là où il est, et ils gagneraient à chercher à convaincre les Ivoiriens, qu’ils pourraient faire encore plus que M. Ouattara, et à nous expliquer comment ils s’y prendraient. Gbagbo ne vote pas, et ses 47% de voix ne sont qu’un mythe.

Venance Konan

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