Leçons d’une conférence

Leçons d’une conférence

dimanche, 20 octobre 2013 23:26

Les 17 et 18 octobre derniers, s’est tenue, à Dakar, une conférence internationale sur le thème « Inde-Afrique francophone, enjeux et défis » à laquelle il me fut donné de participer. Il s’agissait de voir ce que l’Inde et l’Afrique francophone pourraient s’apporter mutuellement.

L’Inde, que l’on qualifie de sous-continent ou de plus grande démocratie au monde, rappelons-le, est peuplée de plus d’un milliard d’individus, aux couleurs et cultures aussi variées que nous, en Afrique. Afrique qui est moins peuplée que ce pays. Au moment de son indépendance, il était confronté à peu près aux mêmes fléaux que nous, à savoir pauvreté, malnutrition et autres. L’histoire raconte qu’à un journaliste qui lui demandait quelles étaient ses priorités, Jawaharlal Nehru, le premier Premier ministre de ce pays, répondit, en tirant les rideaux de son bureau et en désignant la foule dans la rue : « la nourrir. » L’Inde n’a pas encore éliminé l’extrême pauvreté, mais elle a accédé au nucléaire, envoie des satellites dans l’espace, fabrique des véhicules et est l’un des pays qui maîtrisent le mieux l’informatique. Que peut-elle apporter à l’Afrique francophone ? Beaucoup. Nous avons, au cours de cette conférence, beaucoup parlé de transfert de technologie, de formation, de partenariat gagnant-gagnant, la nouvelle expression à la mode. Que pouvons-nous, nous, Afrique, apporter à l’Inde ? Essentiellement nos matières premières et nos consommateurs. Un milliard de consommateurs, fussent-ils, pour la plupart, fauchés, intéressent n’importe quel pays exportateur de biens de consommation.

Mais ce que j’ai le plus retenu de cette conférence,c’est ce que ni l’Inde, ni la Chine, ni la France, ni l’Europe, ni les Etats-Unis, ni personne d’autre ne nous enseignera jamais : développer une stratégie pour atteindre un objectif. Depuis que nous sommes indépendants, nous proclamons partout que nous voulons nous développer. Mais quelle stratégie de développement avons-nous concrètement mise en place pour y arriver ? Aujourd’hui, nous disons que pour nous développer, il nous faut transformer nos matières premières, leur ajouter de la valeur. Mais quelle stratégie avons-nous concrètement mise en place pour y parvenir ? Pourtant, transformer des matières premières n’est pas quelque chose de sorcier. Des pays, tels que l’Inde, y sont parvenus. Donc, si nous le voulions vraiment, a priori, rien ne s’opposait à ce que nous y arrivions. Seulement, il nous manque une stratégie pour acquérir les moyens humains, techniques ou financiers pour le faire. Et c’est cela notre problème principal.

Avant d’aller à Dakar, j’avais passé une semaine à Bangalore, en Inde, où mon fils poursuit ses études. Et j’y ai découvert qu’il y a environ trois mille jeunes Ivoiriens qui y étudient presque tous l’informatique. Mais quelle est la stratégie de mon pays pour capitaliser ce que ces jeunes gens auront appris en Inde ? Ils y ont presque tous été envoyés par leurs parents, parce qu’en ce moment, notre conviction est que c’est l’informatique qui offre le plus de possibilités d’emplois. Mais ce secteur pourra-t-il absorber tous ces jeunes gens à leur retour d’Inde ? Quelle est notre stratégie en matière d’informatique ? Quelle est notre stratégie pour que ces cerveaux n’aillent pas se mettre au service des pays développés ? Parlons justement de Bangalore. C’est une ville d’environ vingt millions d’habitants que l’Etat indien a érigée en cité de l’informatique et des technologies de la communication. Toute l’industrie et les écoles d’informatique y ont été installées et aujourd’hui, les ingénieurs informaticiens indiens sont parmi les plus recherchés dans le monde et l’Inde est un pays leader en la matière. Parce qu’il y a eu une volonté de parvenir à un tel résultat et une stratégie mise sur pied à cette fin. À Dakar, nous, Africains, avons dû faire le constat que notre seule stratégie, si l’on peut l’appeler ainsi, est de découvrir ou de produire le plus de matières premières à vendre aux plus offrants. Et nous sommes heureux que les Indiens ou les Chinois viennent bousculer un peu notre vieux partenaire, la France. Mais même là, je me demande si nous savons vraiment ce que nous voulons. Par exemple, la Côte d‘Ivoire était le premier producteur mondial de cacao. Qu’avons-nous fait pour garder ce rang ? Ce que je constate,  c’est que de plus en plus de paysans remplacent leurs plants de cacao par de l’hévéa et le rêve de tout Ivoirien ayant un peu de moyens est d’avoir sa plantation d’hévéas. Je ne sais pas si c’est une stratégie de notre État que de remplacer le cacao par cette culture. Et je ne sais pas trop où nous voulons aller avec notre hévéa.

Une autre chose que j’ai découverte à Dakar, c’est que cette conférence à laquelle j’avais été conviée était organisée par l’Indian Council for World Affairs (ICWA), un institut de recherche et de prospective du gouvernement indien. L’une de ses dirigeantes est l’ancienne ambassadrice de l’Inde dans notre pays. Ceux de ses membres qui sont venus à Dakar étaient tous des spécialistes de haut niveau en relations internationales, principalement en relations avec l’Afrique. J’ai travaillé, il y a quelques années, pour un institut sud-africain du même genre. Lorsqu’un pays veut avancer, il se dote de structures de réflexion et de prospective qui sont chargées d’orienter les politiques qui ont toujours et partout le nez dans le guidon et n’ont pas toujours le recul nécessaire pour se projeter dans l’avenir.

Venance Konan

 

Lu 1718 fois Dernière modification le dimanche, 20 octobre 2013 23:28