La Chine et nous

jeudi, 03 décembre 2015 23:48
Plume Plume Crédits: Photo

Il y a quelques années, de « bons amis » nous mettaient en garde. « Attention, nous disaient-ils, les Chinois vont vous rouler dans la farine. Ce sont des gens sans scrupules, sans pitié, des corrupteurs. Ils ne vous connaissent pas, vous ne les connaissez pas, vous n’avez aucune histoire commune ; tout ce qui les intéresse, ce sont vos matières premières. Ils vous feront travailler comme des esclaves et s’en iront une fois qu’ils auront fini de piller vos ressources. Méfiez-vous ! ».

 

Ceux qui nous mettaient si amicalement en garde étaient nos anciens colonisateurs avec qui nous avions gardé des relations amicales. Mais au début des années 1990, il se passa trois évènements très importants. Le premier fut la chute du Mur de Berlin, qui entraîna l’ouverture des pays de l’Europe de l’Est. Le deuxième fut la quasi faillite de nos économies, due, à la fois à la chute des cours des matières premières, au surendettement, et, avouons-le, à la mauvaise gestion. Et le troisième évènement fut le réveil de la Chine. Nos partenaires traditionnels nous tournèrent alors le dos pour se ruer vers les pays d’Europe de l’Est qui cherchaient à passer à l’Ouest. Pour nos besoins de financement, ils nous confièrent aux institutions de Bretton Woods. Elles nous imposèrent les tristement célèbres Plans d’ajustement structurel (Pas) qui achevèrent de ruiner nos économies et jetèrent nos jeunes gens dans les rues.

C’est alors que la Chine se tourna vers nous. Elle en avait fini avec les errements idéologiques, avait fait des réformes et s’apprêtait à amorcer son développement industriel. Elle avait besoin de matières premières et de débouchés pour ses produits manufacturés. Ce pays asiatique n’était pas réellement un nouveau venu sur notre continent. Au moment de nos indépendances, alors que le monde était partagé entre un Ouest capitaliste et un Est communiste, la Chine avait aidé à la formation militaire de quelques guérilleros qui voulaient faire passer leurs pays à l’Est par la voie de la révolution. À cette époque, la Chine n’était pas en grande forme économique et son aide à nos pays se limita le plus souvent à la distribution du « Petit Livre Rouge », et à la construction de stades et de « Palais du peuple ». Cette fois-ci, elle ne s’intéressait pas à nous pour nous vendre une idéologie ou des techniques de guérilla, mais plutôt des produits de grande consommation et acheter nos matières premières, comme nos partenaires traditionnels. Et comme tout acheteur, elle cherchait à obtenir ses produits aux meilleurs prix.

Alors, avions-nous des raisons de nous méfier de la Chine ? Il est vrai que les Chinois nous octroyaient des prêts à des conditions défiant toute concurrence, nous faisaient beaucoup de dons, ne se mêlaient pas de nos affaires, et surtout ne nous parlaient pas de respect des droits de l’homme. Ils nous répétaient tout le temps qu’ils ne nous avaient jamais colonisés, qu’ils étaient eux-mêmes du Tiers-monde, comme nous, et que de ce fait, ils nous comprenaient parfaitement.

Nous ne sommes pas dupes. Ou du moins, nous ne devrions pas l’être. Le pays de Mao Zedong nous fait la cour, et comme tout courtisan, il sait trouver les mots et les gestes qui nous touchent. Les Chinois connaissent nos faiblesses et savent en user. Il nous appartient, à notre tour, de savoir ce que nous voulons faire de nos pays et tirer parti de l’intérêt que nous porte ce partenaire.

Pour moi, la présence de la Chine sur notre continent redistribue les cartes. Nous pouvons faire désormais jouer la concurrence et choisir nos amis en fonction de nos besoins. Certains de nos partenaires qui nous avaient abandonnés reviennent au galop. Il nous appartient de savoir bien négocier désormais et mettre les intérêts de nos pays au-dessus de toute autre considération. Mais avec la Chine, nous pouvons aller plus loin que la seule relation de vendeurs et acheteurs. Elle peut nous aider à former nos ressources humaines à moindre coût, et nous pouvons nous inspirer de son expérience, encore fraîche, pour procéder à un début d’industrialisation de nos pays. L’Empire du Milieu a réussi à mettre au point des technologies peu chères, mais adaptées à nos besoins. Tout est une question de définition de nos intérêts, et de stratégie. Du fait qu’il n’y a pas de rapport de domination ou de colonisation entre la Chine et nous, nos relations sont décomplexées. Nous n’avons pas de contentieux historique à vider. On a accusé ce pays de nous vendre des produits de mauvaise qualité. Tout le monde a dû remarquer que les produits chinois s’améliorent de jour en jour, et qu’aujourd’hui, il y en a beaucoup qui n’ont rien à envier en qualité aux meilleurs produits occidentaux. Nous devrions en tirer la leçon : nous aussi, nous pourrions nous lancer dans la production de biens manufacturés que nous améliorerons au fur et à mesure. C’est bien en marchant que l’on apprend à marcher, et les premiers pas sont toujours mal assurés.

Il n’est de l’intérêt de personne de voir l’Afrique pauvre, et condamnée à se contenter de produits de mauvaise qualité et bon marché. La Chine est en train de passer à un autre niveau de qualité de ses produits. Lesquels commencent à coûter plus cher. Son intérêt est qu’il y ait sur le continent africain de plus en plus de personnes capables de les acheter. D’où la nécessité de contribuer au développement d’une classe moyenne importante. L’Afrique comptera bientôt autant de personnes que la Chine. Notre continent, que d’aucuns présentaient, il y a quelques années comme celui du désespoir, connaît à présent une croissance soutenue qui change le regard porté sur lui. Certains analystes disent que nous sommes au stade où la Chine se trouvait avant d’amorcer son émergence économique. Le pays qui contribuera à faire sortir la majorité de la population africaine de la pauvreté dans les années ou décennies à venir touchera le jackpot.

Venance Konan

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