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L’obsession du don

mercredi, 09 mars 2016 00:47
Plume Plume Crédits: Fratmat

Un aîné pour qui j’ai beaucoup d’affection, grand lecteur très pointilleux et très critique (dans le bon sens) de Fraternité Matin, m’a parlé il y a quelques jours de ce qu’il appelle notre « obsession du milliard ».

 

Nous venions de titrer que le patron de General Electric avait annoncé des investissements dans notre pays de 30 mille milliards de francs. Cela m’a rappelé l’époque où nous avions titré « des milliards comme s’il en pleuvait ». C’était au temps du président Bédié, après la dévaluation, et il s’agissait de ce que les bailleurs de fonds avaient promis. Oui, chaque fois que l’on parle d’investissement dans notre pays, ce qui nous importe le plus est le nombre de milliards qu’il va mobiliser. Et, comme le faisait remarquer cet aîné, peu nous importe par la suite que les travaux soient mal réalisés, qu’ils ne créent pas d’emploi, etc. Il me parla de l’autoroute de Grand-Bassam où des voies et pistes débouchent directement sur la grande voie, causant ainsi régulièrement de graves accidents, la portion d’autoroute entre Singrobo et Yamoussoukro qui est déjà en train de se dégrader après à peine deux ans d’utilisation… Ce qui compte pour nous, c’est le nombre de milliards. Comme si plus l’investissement coûte en milliards, plus notre gouvernement a bien travaillé.

Je me demande même si, quelque part, dans notre tête de gens obnubilés par les cadeaux et dons, nous ne considérons pas ces investissements comme des dons que l’on nous fait. Alors, plus c’est gros et plus nous sommes heureux. Et plus nous titrons en gros caractères et en rouge à la « Une » de notre journal. J’ai parlé de dons. Hé oui ! Aucune cérémonie, que ce soit une visite d’état, le dévoilement de la mascotte des Jeux de la Francophonie ou l’inauguration d’une usine présidée par une haute personnalité telle que le Président de la République, le Premier ministre ou un ministre, ne s’achève sans sa distribution de dons. Ça commence par le corps préfectoral, ça passe par les chefs religieux et traditionnels, les jeunes, les femmes, et ça s’achève par la presse. Allez expliquer après à un jeune ou vieux journaliste de ne pas courir après les gombos ! Le résultat est que, désormais, pour toute cérémonie quelconque, un baptême, un anniversaire, un mariage, une soutenance de mémoire ou de thèse, même des funérailles, l’on cherche d’abord un parrain. Un parrain qui donnera évidemment. Souvent même, on crée ou invente la cérémonie pour soutirer quelque chose à un parrain que l’on choisit toujours  fortuné ou supposé tel.

Cela me rappelle mon premier parrainage, lorsque je suis devenu directeur général de Fraternité Matin en 2011. C’était à Takikro, un gros village situé à la frontière avec le Ghana, du côté d’Agnibilékrou. J’avais été invité à parrainer une journée d’hommage au Président Ouattara. On sortait à peine de la crise et l’entreprise se portait plutôt mal. Les travailleurs me demandaient une prime que je ne pouvais pas leur donner. Aussi, lorsque mes collaborateurs me dirent qu’il y avait dans le budget une ligne de crédit qui me permettait de faire des dons pour ce genre de parrainage, je n’eus pas le courage de prendre de l’argent de l’entreprise pour en faire don à des gens qui n’avaient aucun rapport avec elle. Nous venions de réaliser des posters du Président de la République et un magazine spécial à l’occasion de son investiture. Je décidai donc d’offrir ces posters et ces journaux à Takikro. Là-bas, l’on annonça avec beaucoup d’emphase les dons du parrain. Lorsque l’on comprit que ses dons étaient essentiellement composés de posters et  de magazines, sans le moindre franc, il y eut comme une consternation dans le village. On n’avait jamais vu cela dans le pays. En quittant Takikro, je ne me faisais aucune illusion sur la réputation que je venais de me faire. Réputation qui dut faire le tour du pays, puisque pendant quelques années, plus personne ne me demanda de parrainer quoi que ce soit, pour mon plus grand bonheur. Puis les années passèrent, l’on finit par oublier ma pingrerie et les demandes de parrainage reprirent. Une fois ce fut un village de la région de Bocanda, ma région d’origine, qui me demanda de parrainer une remise de prix d’excellence aux meilleurs élèves. Je me fis représenter par une  collaboratrice. J’offris beaucoup de livres, et un peu d’argent de ma poche. On chargea ma représentante de me remercier pour les livres, tout en précisant que pour le don en numéraire , l’on s’attendait à mieux de la part du directeur d’un journal aussi prestigieux que Fraternité Matin, de surcroît fils de la région.

Pour le moment, je fais le dos rond, mais je sais ce qui m’attend, si un jour je décide de briguer un mandat électif dans la région.

Venance Konan

 

 

 

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