L’Éditorial de Venance Konan : Vide spirituel

lundi, 09 septembre 2019 08:02

Poursuivons nos réflexions sur l’état de notre société.

Trois choses me frappent chaque fois que je sillonne notre pays : l’omniprésence de la saleté et des ordures dans toutes nos cités, le désordre urbanistique et le nombre de camps de prières. Dans presque toutes nos cités, les ordures s’entassent au bord des routes, à l’entrée, à la sortie ou en plein milieu des villes, sans vergogne si l’on peut dire.

Elles ne dérangent aucune autorité ni aucune population et nous ne sommes pas gênés de recevoir des hôtes de marque dans cette saleté. Pourquoi dépenser des sommes faramineuses pour installer des systèmes de destruction ou d’enfouissement de ces ordures quand personne ne s’en plaint ? on ne se donne même plus la peine de les cacher en les déversant loin des villes, dans la brousse. La saleté fait partie de notre quotidien. Elle est désormais inscrite dans notre normalité. Notre esprit l’a adoptée. Pourquoi donc la cacher ? A-t-on besoin d’avoir fait de longues études en médecine pour savoir que les ordures sont des vecteurs de maladies ?

Nous le savons tous, mais nous faisons avec. Il y a parfois des épidémies de fièvre typhoïde, de dengue, de paludisme ou d’autre chose. Elles passeront. Dieu est au contrôle. Ainsi vivons-nous depuis des décennies, avec la décharge d’ordures à ciel ouvert d’Akouédo, en plein milieu d’une ville peuplée de millions d’habitants. Cela fait des années que l’on en parle, que l’on promet de la fermer.

Il paraît que c’est fait. Mais les ordures sont toujours là et elles sont en train de se déverser dans la lagune. Ne peut-on pas s’en débarrasser ? Si, mais pourquoi dépenser des sommes faramineuses pour enlever des ordures qui ne dérangent personne ? Combien de temps a-t-on mis avant de réhabiliter l’ancienne maison d’Houphouët-Boigny, notre premier président, qui était occupée par des squatters qui en avaient fait une décharge d’ordures ?

La ville d’Abidjan a la chance exceptionnelle d’être bordée par la mer et traversée par la lagune. Qu’avons-nous fait de cette belle lagune ? Nous l’avons laissée se fermer sous nos yeux indifférents. Aujourd’hui, nous sommes en train de dépenser des sommes faramineuses pour aménager la baie de Cocody. Que faisons-nous des autres parties de la lagune, des autres lagunes ? Nous les laissons se polluer et se fermer. Celle de Bingerville reçoit une partie des eaux usées de la ville et est en train de devenir de la terre ferme. Sous notre regard totalement indifférent. Abidjan est aussi bordée par la mer. Qu’en avons-nous fait ? Nous avions installé des taudis sur son pourtour.

C’est seulement maintenant que nous avons compris que nous pouvons l’aménager pour en faire quelque chose d’esthétique et d’économiquement rentable. J’ai parlé de désordre. Voyez les centres et les principales rues de nos villes, encombrées par des kiosques, des boutiques, des tables. Quel quartier de nos villes obéit à un plan architectural ou urbanistique préalablement défini ? Lorsqu’il y en a, notre premier souci est de changer ce plan en transformant nos maisons selon nos goûts. Que l’on soit dans un quartier huppé ou défavorisé, chacun fait comme il veut. Ce qui défigure totalement nos cités et débouche parfois sur des drames, avec des maisons qui s’écroulent. Que traduisent ces ordures et ce désordre au milieu desquels nous vivons ? tout simplement notre état d’esprit. Ou plus précisément l’état de notre esprit. Nous avons l’esprit sale et désordonné.

Nous nous extasions lorsque nous découvrons des villes africaines propres et construites avec une certaine harmonie. Nous découvrons que l’ordre et la propreté ne sont pas une spécificité européenne, mais qu’elles peuvent exister aussi sur notre continent. Pourquoi ne faisons-nous pas pareil ? parce que notre esprit n’y est pas préparé. Il s’est accommodé des ordures et du désordre.

Tout cela vient de ce que nous nous sommes vidés de notre substance spirituelle. Et des escrocs ont comblé ce vide en créant un peu partout des églises, des temples, des camps de prière. Personne ne peut se proclamer médecin dans ce pays sans encourir la rigueur de la loi, mais n’importe quel quidam, n’importe quel repris de justice peut se prétendre « homme de Dieu », ouvrir une église, un temple, un camp de prière et prétendre y soigner toutes sortes de maladies, en toute impunité. Qui se préoccupe de tous les drames qui s’y déroulent, des personnes qui y meurent, qui y sont maltraitées, parfois torturées pour, dit-on, les délivrer ? on prétend délivrer les corps et les âmes, mais ce sont surtout leurs poches que l’on délivre.

Ce peuple n’a que le nom de Dieu à la bouche, mais Dieu est juste le moyen que l’on croit le plus facile pour accéder au matériel. Les pasteurs et autres prophètes sont les premiers à l’avoir compris. La baie de Cocody est en train d’être aménagée. Le bord de mer à Port-Bouët aussi. L’ancienne maison d’Houphouët-Boigny est en cours de réhabilitation. Certains maires comme ceux de Koumassi, Cocody, Adjamé et Abobo ont commencé à assainir leurs cités. Y a-t-il matière à espérer ? Attendons quelques mois, quelques années.

Le sage a dit : « Si tu veux changer le monde, change toi-même. » Le peuple ivoirien doit changer en se réarmant spirituellement. àqui incombe cette tâche ? Beaucoup d’entre nous tourneront certainement leur regard en direction du gouvernement. Mais que chacun se mette devant un miroir et il verra la personne à qui il incombe d’opérer ce changement.

VENANCE KONAN