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L’éditorial de Venance Konan : Tout est mélangé !

mercredi, 16 janvier 2019 06:55

Affaire sur batterie ! C’est ce qu’on disait lorsqu’on était jeune, devant une situation très compliquée.

La politique ivoirienne, comme l’a dit quelqu’un, est comme la musique congolaise : lorsque vous croyez que tout est fini, eh bien, ça repart de plus belle et c’est là que ça chauffe. Laurent Gbagbo et Blé Goudé viennent donc d’être acquittés.

Et c’est reparti ! Il est vrai que la décision finale ne sera connue que ce jour, puisqu’il est possible que le procureur fasse appel, mais ce que tout le monde a entendu est qu’ils sont acquittés. Le reste n’a plus d’importance pour leurs supporters.

C’est pour les victimes de la crise post-électorale de 2010-2011 et leurs proches que la pilule sera difficile à avaler. Si les juges de la Cour pénale internationale disent n’avoir aucun élément pour établir la culpabilité de Laurent Gbagbo et de Blé Goudé, les nombreux témoins encore vivants de cette crise en ont une autre vision.

Ils sont encore nombreux à avoir en tête les appels à la haine lancés à la télévision et à la radio d’état, à se souvenir des escadrons de la mort, des barrages dressés par les « jeunes patriotes », des personnes brûlées vives, des bombes sur des marchés et tout le reste. Mais la justice a tranché. Il n’y a pas assez d’éléments pour établir la culpabilité de Laurent Gbagbo et Blé Goudé. Qu’il en soit ainsi. Rentreront-ils au pays ? A priori, rien ne les en empêche.

Ils étaient nombreux, les observateurs de notre vie politique qui avaient conditionné la réconciliation nationale à la libération de Laurent Gbagbo et de son affidé Blé Goudé. « Il n’y aura pas de réconciliation tant que Gbagbo et Goudé ne seront pas libérés », entendait-on dire. Va-t-on y parvenir maintenant qu’ils sont libérés ? La joie des partisans de Laurent Gbagbo est-elle le synonyme de la réconciliation ? Attendons plutôt d’entendre les propos de l’ancien président et de voir les actes qu’il posera avant d’apprécier si sa libération apportera vraiment cette fameuse réconciliation.

Pour ce qui est de la situation politique dans le pays, le moins que l’on puisse dire pour le moment, c’est que le retour de Laurent Gbagbo ne fera, dans un premier temps en tout cas, qu’ajouter de la confusion à une situation déjà passablement confuse. Essayons de la résumer. Henri Konan Bédié a quitté son alliance avec Alassane Ouattara, est devenu son adversaire le plus virulent, et il cherche à s’allier à Guillaume Soro et Laurent Gbagbo.

Dans l’espoir que ces deux-là l’aideront à reconquérir le pouvoir. Guillaume Soro, qui aurait bien voulu être le dauphin d’Alassane Ouattara, se verrait plutôt, à défaut d’être en première, au moins en seconde position sur un ticket avec Henri Konan Bédié. Certains militants du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (Pdci-Rda) ne sont pas d’accord avec la décision de Bédié de quitter l’alliance avec Ouattara, et ont créé un mouvement qu’ils appellent Pdci-Renaissance.

Alassane Ouattara, qui a proposé à Bédié qu’ils se retirent tous les deux pour passer la main à une nouvelle génération, aimerait bien créer un grand rassemblement des partis se réclamant de l’héritage d’Houphouët-Boigny et qui ferait face au Front populaire ivoirien (Fpi) de Laurent Gbagbo et ses alliés. Pdci-Renaissance veut être de ce rassemblement dont Bédié ne veut pas entendre parler. Entre-temps, le Fpi est divisé en deux factions : l’une est dirigée par Affi N’Guessan et l’autre, directement par Laurent Gbagbo lui-même, depuis le décès d’Abou Drahamane Sangaré.

Or, cette dernière faction est menacée de se scinder en deux, du fait de la rivalité entre les deux épouses de Gbagbo qui ont chacune leurs supporters. Vous me suivez jusque-là ? Bref, tout le monde est fâché avec tout le monde et tout est mélangé.

Que va faire Gbagbo ? Soit il entre dans la danse et devient candidat à la présidence, soit il reste au-dessus de la mêlée et se contente d’être un faiseur de roi. S’il est candidat, il risque de se retrouver face à Bédié qui n’exclut pas de se porter lui aussi candidat.

Alassane Ouattara, lui, a déjà appelé à passer la main à des plus jeunes. Mais résistera-t-il à l’envie de redescendre dans l’arène, si Bédié et Gbagbo y sont déjà et que son poulain risque de faire pâle figure ? Nous assisterions alors à une réédition de l’affrontement de 2010, avec les mêmes protagonistes, mais avec un renversement des alliances.  Et si Gbagbo devait être seulement un faiseur de roi, ce serait qui ? Qui choisirait-il dans son camp ? A priori, il est le seul qui peut fédérer toutes les tendances de son parti. Mais tout le monde le suivra-t-il, s’il désigne un dauphin ? Et s’il devait arbitrer entre les camps Bédié et Ouattara ? Tout dépendra peut-être des candidats. Si dans le camp Pdci-Rda il s’agissait de Bédié lui-même, Gbagbo l’aiderait-il à revenir au pouvoir ? Et s’il devait arbitrer entre Bédié et Ouattara lui-même ? « Safroulaye, comme dirai, a gnagamina-la vraiment ! »

Venance Konan

 

 

 

 

 

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