• Accueil
  • Editos
  • L’éditorial de Venance Konan : Et s’il revenait vraiment?

L’éditorial de Venance Konan : Et s’il revenait vraiment?

mercredi, 19 décembre 2018 07:28

Nos opposants disent en chœur, et la main sur le cœur que leur plus ardent désir est de voir Laurent Gbagbo revenir dans son cher pays. Blé Goudé peut venir aussi, mais son cas est moins important.

Imaginons que les juges décident de libérer Gbagbo, non pas parce qu’ils ont été touchés par la grâce divine, mais simplement parce qu’ils estiment qu’ils n’ont pas suffisamment d’éléments pour le condamner. Ce n’est pas une vue de l’esprit, mais quelque chose qui dans l’ordre du possible.

Déjà, d’ici la fin de l’année, c’est-à-dire dans quelques jours, le tribunal qui juge Gbagbo se prononcera sur l’éventualité de sa liberté provisoire. Cette décision aurait dû être prise il y a quelques jours, mais pour des raisons que nous ignorons, elle a été reportée. Les avocats de Gbagbo ont aussi plaidé pour son acquittement et le tribunal aura à se prononcer là-dessus dans quelques mois. Et la possibilité de l’acquittement n’est pas à balayer du revers de la main. Que se passerait-il alors ?

Laurent Gbagbo a déjà indiqué dans le livre d’entretien que le journaliste François Mattéi vient de publier qu’il rentrera en Côte d’Ivoire où il est en train d’apprêter sa maison, et, sans l’avoir dit clairement, il a laissé entendre qu’il pourrait refaire de la politique, c’est-à-dire qu’il pourrait être dans la course présidentielle en 2020. J’ignore si des poursuites judiciaires sont ou seront engagées contre lui s’il revient au pays, mais mettons-nous dans l’hypothèse où il peut être candidat. Que se passerait-il ? Il y a bien la plateforme créée par Bédié où il y a aussi Guillaume Soro.

Les deux hommes se connaissent bien. D’abord, c’est Gbagbo qui a initié Soro à la politique et ensuite ce dernier est devenu le Premier ministre du premier. Puis à la fin, Soro a choisi le camp de M. Ouattara et a fait arrêter Gbagbo. Gbagbo et Bédié se connaissent bien aussi. Le premier a été le farouche opposant du second lorsque celui-ci dirigeait le pays, et puis les rôles se sont inversés par la suite. Gbagbo dirigeait le pays et Bédié était du rang de ses opposants. Et Bédié était du même côté que Soro et Ouattara dans la guerre qui déchira le pays en 2011 et conduisit à l’arrestation de Gbagbo et son transfèrement à La Haye.

Je doute sérieusement que Gbagbo soit débordant d’amour pour Bédié et Soro, ses compagnons de plateforme. Entre Bédié et Soro, c’est le parfait amour depuis quelque temps, et il y a quelques jours, Soro a été reçu royalement à Daoukro, le fief de Bédié. Il faut dire que chacun compte sur l’autre pour lui apporter des voix. Que se passera-t-il à la présidentielle ?

Je suppose qu’ils seront tous candidats contre celui du Rassemblement des Houphouétistes pour la démocratie et la paix (Rhdp), et signeront un accord pour qu’en cas de second tour, les deux autres soutiennent celui des trois qui serait maintenu au second tour.  En échange d’un partage du pouvoir en cas de victoire.

A moins que l’un, Soro, je suppose, n’accepte d’être le colistier d’un autre pour la vice-présidence. Je vois beaucoup mieux un ticket Bédié-Soro que Gbagbo-Soro. Cet accord marchera-t-il? Si Bédié gagnait, Soro et Gbagbo l’accepteront-ils? Si c’est Soro, Gbagbo et Bédié l’accepteront-il? Cela dit, le Pdci-Rda croit-il vraiment que Gbagbo va l’aider sincèrement à reconquérir le pouvoir ? A ce stade, il est bon de rappeler quelques faits historiques.

En 1995, le Front populaire ivoirien (Fpi) de Laurent Gbagbo et le Rassemblement des républicains (Rdr) d’Alassane Ouattara créèrent le Front républicain pour combattre Bédié. Et Gbagbo disait qu’il poursuivrait en justice quiconque émettrait un doute sur la nationalité ivoirienne de M. Ouattara.

Puis, lorsqu’un coup d’Etat militaire renversa Bédié à la fin de 1999, Gbagbo lâcha Ouattara pour s’acoquiner avec les militaires. Et il déclara qu’il ne pouvait accepter que M. Ouattara soit candidat à la présidence en Côte d’Ivoire. Bref, il le roula dans la farine. Par la suite, Gbagbo fit croire à Robert Guéï, le chef de la junte, qu’il n’était pas intéressé par la présidence, et qu’il se contenterait d’un poste de Premier ministre.

Guéï le crut et élimina tous les candidats sérieux dont MM. Bédié et Ouattara, ne gardant que Gbagbo qui devrait en principe faire de la figuration. Mais lorsque Guéï se proclama vainqueur, Gbagbo fit descendre ses militants dans la rue, ce qui contraignit Guéï à s’enfuir après des journées de violence.

Il déclara plus tard que Gbagbo était un boulanger qui roulait tout le monde dans la farine. Il fut tué quelques jours plus tard, lorsque la rébellion dut se déclencher. Soro, pour sa part, n’est pas non plus un enfant de chœur dans l’art de rouler les gens dans la farine. Après avoir déclenché une rébellion armée contre Gbagbo, il réussit à devenir le Premier ministre de ce dernier, qui ne tarit pas d’éloges à son égard, affirmant qu’il était le meilleur des Premiers ministres qu’il avait eus.

Puis, quand Gbagbo contesta les résultats de la présidentielle de 2010, Soro se rangea du côté de Ouattara et envoya son armée contre celle de Gbagbo. Gbagbo fut vaincu, arrêté et envoyé à La Haye. Et Soro devint le Premier ministre de Ouattara avant d’être le président de l’Assemblée nationale. Naturellement, au Pdci-Rda, on se croit très fort. On se prend pour des as de la politique, et l’on est sûr que c’est Bédié qui roulera les deux autres dans la farine. Bonne chance ! Au fait, que sont devenus les Zorro du droit, à savoir les deux avocats français que le Pdci-Rda avait recrutés ?

Venance Konan

Read 6475 times Last modified on mercredi, 19 décembre 2018 08:32