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L’art de mal poser les problèmes

samedi, 15 juin 2019 09:51
Un site d'orpaillage clandestin. Un site d'orpaillage clandestin. Crédits: DR

Mon premier reportage sur l’orpaillage en Côte d’Ivoire date de 1994. C’était dans les environs d’Odienné. Un peu avant cela, j’en avais réalisé un au Burkina Faso. Depuis, il y a eu beaucoup de reportages sur l’orpaillage dans nos journaux. Ces dernières années, Fraternité Matin a consacré de nombreuses pages à cette activité qui est source de bien des problèmes dans nos régions. Non seulement elle détruit les terres agricoles, pollue les cours d’eau, mais elle entraîne aussi dans son sillage la prostitution et toutes sortes de criminalités.

Dans la région de Daoukro par exemple où cette activité est très présente, de nombreux cas de viols et d’agressions des populations sont régulièrement signalés. Et il est vrai qu’il y a beaucoup d’armes sur les sites d’orpaillage. Là où l’on cherche de l’or, il y a toujours des aventuriers et des armes, sous tous les cieux. Parce qu’il y a des personnes qui veulent voler leur or à ceux qui en trouvent, et ces derniers ne veulent pas se laisser voler.

Le phénomène de l’orpaillage existe partout où l’on soupçonne la présence de l’or, à savoir dans notre région ouest-africaine, au Burkina Faso, au Mali, en Guinée, au Ghana, partout. Les différents reportages que nous avons réalisés sur ce sujet visaient à attirer l’attention, non seulement de nos autorités, mais aussi des populations et des forces de l’ordre qui, souvent, pour un peu d’argent, se rendent complices de ces orpailleurs. Peut-on pour autant dire que des personnes ont fait venir ces orpailleurs pour préparer un hold-up sur la Côte d’Ivoire, une guerre ou quelque chose de ce genre ? C’est à voir. Doit-on en parler ? Bien sûr ! Mais sereinement.

Y a t-il un trafic sur les pièces d’identité ivoiriennes ? De nombreux journaux en ont plusieurs fois fait état. Et depuis très longtemps. Depuis la réinstauration du multipartisme pour être plus précis. Le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (Pdci) avait été accusé d’organiser ce genre de trafic, lorsqu’il était au pouvoir. Et aujourd’hui, c’est au tour du Rassemblement des Houphouétistes pour la démocratie et la paix (Rhdp) qui est au pouvoir d’en être accusé. Il est certain qu’en raison de nos mentalités, de certaines tracasseries policières et du sésame que la nationalité ivoirienne représente dans de nombreuses situations, on ne peut douter qu’il existe un tel trafic. Cela se passe-t-il seulement à Abobo ? On peut en douter. Est-ce pour fausser nos futures élections ? La question alimente beaucoup de fantasmes.

Mais un observateur a fait remarquer que depuis que l’on agite le chiffon rouge des étrangers qui s’enrôleraient sur nos listes électorales, on n’a pas constaté un accroissement significatif des électeurs au fil de nos différents scrutins. Selon lui, si des gens cherchent à acquérir illégalement la nationalité ivoirienne, c’est surtout pour circuler et vivre sans subir des tracasseries, pour des raisons administratives ou économiques, ou simplement pour émigrer. Mais il n’est pas impossible que des fraudeurs participent aussi à nos élections. Doit-on en parler ? Bien sûr ! Mais sereinement.

Il y a aussi la très vieille question des travailleurs étrangers dans nos plantations. Cette question a été le sujet de trois de mes livres, à savoir « Robert et les Catapila », publié en 2005, « Les Catapila, ces ingrats » et « Catapila chef du village » qui a obtenu le prix Rabelais en France. La question des terres ne concerne pas que les étrangers. Elle touche aussi aux relations entre Ivoiriens ayant émigré dans certaines parties du pays et populations du terroir. Elle provoque régulièrement des conflits parfois meurtriers entre populations dites autochtones et celles appelées allogènes ou allochtones. Tous les pouvoirs, depuis Houphouët-Boigny, ont tenté de trouver des solutions définitives à ces conflits, mais le problème persiste. Y aurait-il actuellement des étrangers qui tenteraient d’arracher leurs terres à des Ivoiriens en les agressant ?  C’est à voir. Doit-on en parler ? Bien sûr, mais sereinement.

Lorsque dans un discours de quelques minutes l’on aligne les problèmes évoqués plus haut les uns après les autres en accusant à chaque fois les étrangers, et que l’on conclut que tout est fait pour que les Ivoiriens se sentent étrangers chez eux, on veut clairement livrer les étrangers à la vindicte populaire. On a vu ce que ce genre de propos a produit en Afrique du Sud où de véritables pogroms ont été organisés contre les étrangers africains, accusés de tous les maux qui minent le pays de Nelson Mandela. On en a vu un aspect dans notre pays durant la crise post-électorale de 2010-2011. Nous avons eu beaucoup de chances à cette époque.

Il n’est pas certain qu’une seconde chance nous soit accordée, si nous embouchons à nouveau la même trompette qui nous avait conduits à cette situation. Mais ce qui est intéressant à noter, c’est que celui qui boit du petit lait en ce moment est le Front populaire ivoirien (Fpi). Pendant qu’il tente de résoudre ses contradictions internes, à savoir les dissidences et antagonismes entre différents courants (courant Affi, courant Assoa Adou, courant Simone Gbagbo, courant Don Mello qui pointe le bout du nez), les palabres entre les différents foyers du grand chef, la question de son retour, le FPI a trouvé quelqu’un pour porter son message. « Comme tu es très occupé et que je tiens à faire alliance avec toi, prête-moi ta palabre. »

C’est ce que le Pdci semble avoir dit au Fpi. Et ce dernier compte les points en soufflant de temps en temps sur les braises allumées par le Pdci. En attendant de ramasser la mise. Le Pdci n’a pas encore compris que si le Fpi l’aide à faire tomber le pouvoir actuel, ce ne sera certainement pas pour l’y installer. Affaire à suivre.

Venance Konan