L’audace des Français

dimanche, 05 juillet 2015 23:41
Venance Konan Venance Konan Crédits: Frat-Mat

Les Français ne cesseront jamais de nous étonner par leur audace pour faire avancer, chez eux, la cause de l’intégration des peuples, surtout ceux originaires d’Afrique. Ainsi, cela ne vous a certainement pas échappé, le Tour de France de cette année s’est élancé, ce week-end, avec, pour la première fois dans ses rangs, des coureurs noirs d’Afrique.

On n’a parlé que de cela sur Rfi. Le Tour de France existe depuis 1903, la France a colonisé des pays africains depuis le début du siècle dernier jusqu’en 1960, elle a gardé des relations plus que privilégiées avec ses anciennes colonies, mais c’est seulement en 2015 que des Africains noirs participent au Tour de France. Cocorico !

Connaissez-vous Kofi Yamgnane ? Il a joui d’une célébrité mondiale pour être devenu, en 1989, le premier Noir originaire d’Afrique à devenir maire d’une commune en France, en l’occurrence un minuscule village de moins de 400 habitants du nom de Saint-Coulitz. En 1989, la France célébrait le bicentenaire de sa révolution et Kofi Yamgnane fut présenté comme le symbole de l’intégration réussie. Les Français étaient tellement étonnés de leur propre audace que, dans la foulée, ils l’ont nommé secrétaire d’État. Pendant ce temps, aux États-Unis, pays où la ségrégation raciale ne fut abolie qu’après nos indépendances, de nombreux Noirs dirigeaient de grandes villes peuplées de Blancs, dans l’indifférence générale. Les Français, eux, avaient oublié que de nombreux Noirs issus de leurs territoires d’outre-mer ou de leurs anciennes colonies faisaient partie de leur population.

Et le nom Aïssa Dermouche, ça vous dit quelque chose ? Non ? Où étiez-vous donc en janvier 2004 ? Né en Algérie de parents algériens, M. Dermouche fut présenté comme le premier préfet issu de l’immigration ; et, pendant de longs mois, on n’entendit que les cocoricos des Français, heureux, encore une fois, de leur audace. Ils avaient osé nommer un préfet arabe. Ils avaient oublié que sous leur 4e République, ils avaient nommé un ministre d’État du nom de Félix Houphouët-Boigny qui ne faisait absolument pas de la figuration et fut même l’un des ministres les plus écoutés par le général de Gaulle. L’entrée d’Houphouët-Boigny et d’autres Africains tels que Léopold Sédar Senghor au gouvernement français ne fut pas un évènement à l’époque et n’émut personne. De l’eau avait coulé sous les ponts et la France jadis ouverte, s’était, sans doute, refermée sur elle-même. La nomination de M. Dermouche ne lui porta pas bonheur, puisqu’il fut victime de plusieurs attentats et eut des déboires avec son épouse qui furent étalés dans toute la presse.

Il y eut aussi Harry Roselmack. Le 17 juillet 2006, il fut le premier Noir à présenter le journal télévisé sur une chaîne de grande écoute. Ce fut un grand évènement en France où l’on n’en revint pas d’avoir eu cette audace. Ce 17 juillet 2006, son journal télévisé attira 8 millions de téléspectateurs, soit 44,8% de parts de marché. Et, cet été 2006, seuls ceux qui étaient absents de la planète terre ou perdus au fin fond de nos brousses n’entendirent pas parler de Harry Roselmack. Pendant ce temps, dans la Grande-Bretagne voisine, voir des Noirs présenter des journaux télévisés ou des émissions de grande écoute relevait de la plus grande des banalités. Pendant ce temps, de l’autre côté de l’Atlantique, aux États-Unis, les émissions des Noirs Bill Cosby ou Oprah Winfrey cartonnaient au box-office, faisant d’eux des millionnaires en dollars. Et les Noirs Colin Powell et Condoleeza Rice occupaient respectivement les postes de chef d’état-major de l’armée, et de secrétaires d’État, avant que le Noir Barack Obama, dont le père était venu d’Afrique, n’occupe la Maison-Blanche. 

Ah ! cette douce France, pays de la fraternité et de l’égalité ! Cette France qui n’est pas encore capable de donner un poste à sa hauteur à quelqu’un de la dimension de Tidjane Thiam qui a pourtant sa nationalité. Les Français n’en reviennent d’ailleurs pas qu’un Noir, fût-il Français et polytechnicien, puisse diriger les grandes boîtes qui lui ont été confiées par les Britanniques et les Suisses. L’Ivoiro-Française Isabelle Boni-Claverie vient de réaliser un documentaire intitulé « Trop Noire pour être Française ? » qui a été diffusé, récemment, sur une chaîne française. Dans une interview à un quotidien français, elle tient ces propos : «C’est du quotidien qui, chaque fois, vous humilie. On vous prend pour une vendeuse, on considère normal que vous teniez la porte, on s’étonne que vous soyez scénariste. J’ai été amenée, par le regard des autres, à me positionner comme Noire. » Il faudra à la France encore plus d’audace sur la voie de l’intégration de ses propres populations.


Venance Konan

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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