L’école, notre salut ou notre perte

L’école, notre salut ou notre perte

mercredi, 25 mars 2015 22:33
Venance Konan Venance Konan

Je suis au Maroc depuis deux jours, à l’invitation de Maroc Export, l’organisme chargé de « vendre » le royaume chérifien à l’étranger, pour participer au « Boeing Company Business Symposium 2015 ». Il s’agit, pour simplifier, de faire découvrir l’industrie aéronautique marocaine aux participants et créer des opportunités d’affaires.

 

J’ai ainsi découvert qu’une bonne centaine d’entreprises  opérant dans le secteur de l’aéronautique sont installées dans le royaume et leurs activités touchent pratiquement tous les domaines de l’aviation tels que l’ingénierie,  la fabrication de pièces utilisées par les avions ou hélicoptères, la peinture, l’entretien. Les plus grands constructeurs d’avions au monde, à commencer par Boeing, l’organisateur de la rencontre, font construire des éléments de leurs avions au Maroc. Un autre grand avionneur vient d’implanter une usine dans ce pays où il pourra construire complètement des avions. Il y a trois semaines, j’ai visité l’usine de construction de voitures de Tanger, au nord du royaume. Ce que j’ai retenu de tout cela, c’est qu’aujourd’hui, on fabrique des voitures et des avions au Maroc. Pourquoi le Maroc ? D’abord parce qu’il y a eu une volonté politique de la part des autorités de ce pays, accompagnée par les moyens nécessaires à la concrétisation d’une telle volonté, la proximité avec l’Europe, le coût de la main-d’œuvre et surtout, comme l’ont souligné tous les intervenants lors de ce symposium, la qualité de cette main-d’œuvre. L’industrie aéronautique est trop délicate pour s’accommoder de l’à-peu-près et d’un personnel mal formé. Le Maroc a créé, en partenariat avec la France, un institut de formation aux métiers de l’aéronautique (Ima) où des centaines de jeunes gens sont formés en fonction des besoins de l’industrie.

J’ai quitté Abidjan le jour où la Fesci avait déclenché une grève à l’université Félix Houphouët-Boigny d’Abidjan. Tout le monde sait comment ce syndicat avait ensanglanté l’université sous le régime de Laurent Gbagbo. En 1998, lorsque je dirigeais le quotidien Ivoir’Soir, nous avions décerné le trophée de « L’homme de l’année » au secrétaire général de la Fesci de l’époque, Guillaume Soro. Nous avions estimé, au grand dam de la ministre de la Communication d’alors, que le combat que menait ce dernier pour l’école était juste et méritait d’être salué. Il n’y avait pas encore de machettes ni de kalachnikov sur le campus.

Que veut la Fesci aujourd’hui ? Je n’ai pas eu le temps de me pencher sur leurs revendications. Mais je pense que nous devrions le faire tous, car l’école est une affaire trop sérieuse pour être laissées aux seules mains de  nos enfants. Peut-être gagnerions-nous à écouter ces jeunes gens, tout en sachant qu’ils servent souvent de bras armé à certains partis politiques. Au moment où nous sommes tous résolument engagés pour l’émergence de notre pays et quand nous avons sous les yeux l’exemple d’un pays comme le Maroc, il serait temps que nous nous demandions si cette école que nous avons en ce moment est capable de nous y conduire. Il faut que nous comprenions que personne ne viendra faire émerger notre pays à notre place. Mais, peut-on faire émerger un pays avec des cancres ? Interrogeons-nous en toute franchise : quel type d’Ivoirien fabriquons-nous avec notre école aujourd’hui ? Je vois surtout sortir de nos universités et grandes écoles, publiques ou privées, des jeunes gens bardés de diplômes sans aucune valeur et qui ne savent rien faire de leurs dix doigts. Combien de Bts en communication ou je ne sais quoi d’autres ne recevons-nous pas chaque année, mais qui sont incapables d’écrire correctement deux phrases ? Pendant ce temps, combien d’Ivoiriens connaissent les métiers du bâtiment, de l’électricité, de l’électronique, de la finance, de la plomberie, de la mécanique, de l’agriculture ? Je crois que si nous voulons vraiment émerger, nous devons nous interdire de tricher avec la formation de nos jeunes et de faire du cosmétique. Nous avons rénové à grands frais l’université FHB. Mais y avons-nous mis tout ce qu’il faut pour que les étudiants reçoivent une bonne formation ? Avons-nous équipé convenablement les laboratoires, les bibliothèques ? N’est-il pas temps d’orienter nos enfants vers l’apprentissage de vrais métiers, ceux qui nous feront émerger ? Nos enseignants qui sont toujours prompts à se mettre en grève pour des histoires d’argent jouent-ils vraiment franc-jeu ? Ont-ils vraiment les capacités requises pour former les élèves et étudiants ? Aiment-ils vraiment leur métier ? Les parents sont-ils véritablement impliqués dans la formation de leurs enfants ?

Nous ne devons pas jouer avec l’école. C’est peut-être le moment d’engager une réflexion collective sur cette question, car si elle est bien gérée, elle sera la clé de notre émergence. Parce que la condition première de l’émergence est d’avoir une ressource humaine de qualité. Mais si elle est mal traitée, elle peut devenir une bombe. C’est avec l’école que le Fpi a déstabilisé Houphouët-Boigny et Konan Bédié. Et c’est parce qu’il savait ce que l’on pouvait faire avec l’école que Laurent Gbagbo a donné pleins pouvoirs à la Fesci, avec droit de vie et de mort sur tous ceux qui pouvaient s’opposer à elle. Il ne fallait surtout pas que quelqu’un d’autre utilise l’école contre son pouvoir. On peut d’ailleurs se demander si c’est un hasard le fait que la Fesci se signale en ce moment, à quelque six mois de l’élection  présidentielle, au moment où les stratégies sont en train de se dessiner dans les différents états-majors.

Venance Konan

 

 

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