Éditorial : L’hallali ?

Éditorial : L’hallali ?

lundi, 22 mai 2017 07:46

Drôle de pays que le nôtre, comme le disait il y a peu un diplomate étranger

Éditorial : L’hallali ?

Ils sont nombreux à l’avoir souhaité, espéré, attendu. Et ils croient venu le moment de sonner l’hallali. Ils réclament sa démission sur les réseaux sociaux, croyant la chute toute proche, et voulant se positionner demain comme étant celui qui, le premier, a soufflé dans le cor.

Drôle de pays que le nôtre, comme le disait il y a peu un diplomate étranger : « Dans ce pays qui est envié par tous ses voisins et même au-delà, depuis au moins vingt ans, une partie de la population va se coucher en priant pour qu’un malheur arrive, et est en joie lorsqu’il arrive vraiment. »

Oui, depuis que des soldats ont fait irruption sur la scène pour braquer l’État, certaines personnes se mettent à croire ou plutôt à souhaiter que le régime tombe. Et certains des idolâtres d’hier commencent à piétiner leur fétiche.

Drôle de peuple à la mémoire si courte qui a vite fait d’oublier aujourd’hui pourquoi il adorait hier. Peut-on nier tout le travail de redressement abattu en seulement cinq ans, et que le monde entier reconnaît et salue ?

Peut-on balayer du revers de la main toutes les réalisations qui ont redonné vie et espoir à ce pays qui était exsangue et agonisant il y a seulement six ans ? N’ayons pas la mémoire si courte. Il y avait tant de choses que l’on croyait définitivement rangées au rayon des rêves, mais qui ont fini par devenir réalité : le troisième pont, l’autoroute de Grand-Bassam, le pont de Jacqueville, le barrage de Soubré, le retour de la Bad, le bitumage de la route de Yakassé-Atobrou, la réfection de la route Akoupé-Abongoua, l’organisation des Jeux de la Francophonie…

Si les idolâtres d’hier commencent à douter, du fait de la crise créée par les militaires, c’est que leur foi était bien faible ; à moins qu’elle n’ait été feinte, certainement dans l’espoir d’obtenir ou conserver quelque chose. La construction d’un État, son développement sont des œuvres qui ne s’achèvent jamais.

Il y aura toujours des injustices à corriger, des insatisfaits à contenter, des routes, des ponts, des barrages, des écoles, des centres de santé à construire ou à réparer, des forêts à reboiser.

Les salaires de nos fonctionnaires ne sont peut-être pas très élevés. Mais quel pays dans la région propose mieux ? Nos dirigeants sont aussi des êtres humains, avec leurs faiblesses, leurs erreurs. Il leur appartient aussi de tirer les leçons de cette crise et de redresser la barre.

Personne n’a apprécié la sortie des soldats, cela est certain. Mais elle nous permet de réaliser à présent combien il est difficile de sortir d’une crise armée. Oui, si nous avions tous respecté le jeu démocratique et le verdict des urnes il y a six ans, nous n’aurions certainement pas eu affaire à ces personnes qui nous prennent aujourd’hui en otage. Mais regardons plutôt le futur et cherchons comment régler ce problème sans qu’il ne nous cause davantage de désagréments, et comment bâtir une vraie armée à partir de cette expérience. Les crises, petites, moyennes ou grandes sont inhérentes à la vie des nations.

Les plus grandes sont celles qui savent tirer des leçons de leurs crises. Grandissons en tirant les leçons des nôtres. N’oublions jamais que la paix a toujours un prix. Et celui qui refuse de le payer doit s’apprêter à payer celui de la guerre ou du désordre qui est encore plus élevé.

Et relisons le penseur romain Sénèque qui écrivait ceci, il y a environ deux mille ans : « Nous nous emportons contre ceux que nous aimons le plus parce qu’ils nous ont donné moins que nous n’attendions, ou moins qu’à d’autres. Dans les deux cas, pourtant, le remède était tout prêt. Il a plus choyé l’autre ? Ne faisons pas de comparaison et nous prendrons plaisir à ce que nous avons. Il ne peut être heureux, celui que le bonheur du plus heureux torture. J’ai moins que je ne l’espérais ? Mais peut-être espérais-je plus que je ne devais. Nous sommes là en pleine zone de danger maximal, où naissent les colères les plus dévastatrices, prêtes à violer ce qu’il y a de plus sacré. Parmi les assassins du divin Jules César, les ennemis étaient moins nombreux que les amis dont il avait déçu les espoirs insatiables… C’est à propos d’argent, surtout, qu’on vocifère. L’argent épuise les juges, fait se battre les fils contre les pères, prépare les poisons, tend leurs glaives aux assassins et aux légions. Il est gorgé de notre sang. À cause de lui, les nuits des maris et des femmes résonnent de disputes, et la foule se presse devant les tribunaux, les rois massacrent, pillent et renversent des États édifiés par la peine des hommes au cours des siècles pour chercher l’or dans les cendres des villes. Vois ces paniers de pièces, là, par terre, dans le coin : c’est  pour eux que l’on crie à s’arracher les yeux, que les basiliques bourdonnent de procès, que des juges venus du bout du monde siègent pour décider quelle cupidité est la plus juste. Et, parfois, ce n’est même pas pour un panier, mais pour une poignée de piécettes de cuivre, pour un denier compté en trop par un esclave, qu’un vieillard qui doit mourir sans héritier crève à force de bile. »


Venance Konan

 

 

Lu 2092 fois Dernière modification le vendredi, 02 juin 2017 12:31