Des villes et des architectes

mercredi, 04 novembre 2015 22:47
Venance Konan Venance Konan Crédits: Frat-Mat

J’ai suivi, hier matin, sur Radio France internationale (Rfi), l’intéressant débat sur l’architecture des villes africaines. Il y avait sur le plateau trois architectes africains, parmi lesquels mon ami Thierry Dogbo.

Une auditrice prénommée Fatou qui appelait d’Abidjan a posé la question qui, pour moi, est au cœur de la problématique de notre développement : pourquoi nos villes africaines sont-elles architecturalement si peu africaines ? Pourquoi ne retrouve-t-on rien de nos cultures dans nos villes ? En Europe, pour ne prendre que l’exemple de la France, l’on trouve des architectures originales selon que l’on est en Alsace, en pays basque ou en Bretagne. J’ai visité à Barcelone ce que l’on appelle « El pueblo espagnol » ou en français, « le village espagnol », lieu où sont reproduites les différentes architectures de l’Espagne, qui varient d’une région à l’autre. L’architecture hollandaise ou allemande se reconnaît aisément. Nous avons bien une architecture traditionnelle africaine très variée. Où est-elle passée ? L’architecture traditionnelle africaine est généralement réduite à la case ronde couverte de paille. Mais si nous faisions l’effort de regarder autour de nous, nous verrions qu’en certains endroits, ces cases sont rectangulaires, couvertes de feuilles de palmier ou de raphia. Et au fur et à mesure que l’on progresse vers le nord, la paille et les feuilles de palmier disparaissent pour faire place à des maisons entièrement faites de terre. Avec des saillies, une grande quantité de bois, permettant ainsi de construire des maisons de plusieurs étages. Cela a donné des merveilles architecturales telles que les maisons lobi, les vieilles mosquées de Kong, de Samatiguila en Côte d’Ivoire, de Djenné au Mali, et, de façon générale, ce que l’on appelle l’architecture sahélienne. Au nord du Togo, au Bénin, au Cameroun, en pays Dogon au Mali, dans certaines régions d’Afrique du Sud, dans la citadelle antique de Zimbabwe qui a donné son nom à l’ancienne Rhodésie du Sud, l’on trouve des architectures très originales qui témoignent d’une grande créativité.

Avec la colonisation est venue ce que l’on a appelé l’architecture coloniale qui était une adaptation de l’architecture du colon au climat et aux matériaux locaux. Lorsque nous prîmes nos destins en main, notre priorité fut d’effacer de notre paysage ces affreuses cases, tout comme nous jetâmes aux orties nos prénoms, nos religions, nos habits: bref, tous les traits distinctifs de  notre culture. Un Africain moderne devait vivre comme le Blanc. Pourquoi ? Lisons ces lignes écrites par l’homme d’état, historien et juriste tunisien, Ibn Khaldoum, en 1377 : « Les vaincus veulent toujours imiter le vainqueur dans ses traits distinctifs, dans ses vêtements, sa profession et toutes ses conditions d’existence et coutumes. La raison en est que l’âme voit toujours la perfection dans l’individu qui occupe le rang supérieur et auquel elle est subordonnée. Elle  le considère comme parfait soit parce que le respect qu’elle éprouve (pour lui) lui fait impression, ou parce qu’elle suppose faussement que sa propre subordination n’est pas une suite habituelle de la défaite, mais résulte de la perfection du vainqueur. L’âme, alors, adopte toutes les manières du vainqueur et s’assimile à lui. Cela, c’est l’imitation… Cette attraction va si loin qu’une nation dominée par une autre nation voisine poussera très avant l’assimilation et l’imitation. »

Les vaincus que nous étions ont donc voulu copier tout ce que le vainqueur était et surtout sa manière de vivre. à commencer par sa maison. Le vainqueur nous dit que la maison moderne devait être rectangulaire, faite de briques en ciment et couverte de tôles, avec un salon, des chambres et, si possible, une douche et des toilettes. C’était lui qui fabriquait et vendait le ciment, les tôles, la douche et les toilettes modernes. Nous avons donc tous abandonné nos architectures traditionnelles pour adopter, du sud au nord et de l’est à l’ouest, le même plan uniforme de maison qui a ôté toute âme à nos cités. Les cases traditionnelles, c’est bon pour les villages qui ne connaissent pas encore le modernisme. Mais comme tout village aspire au modernisme, la tendance est à la disparition de ces cases traditionnelles. En ville, c’est-à-dire essentiellement à Abidjan et Bouaké, pour ce qui est de notre pays, nos Hlm ressemblent tristement à celles de France, la saleté et les murs aux peintures défraîchies en plus. Ceux qui en ont les moyens copient tout simplement les plans des maisons d’Europe ou d’Amérique, sans autre forme de procès. Quelques personnes osent parfois quelque chose de totalement différent, d’africain, en fonction de leurs moyens, mais elles ne représentent qu’une poignée d’originaux.

Cela fait longtemps que nous avons fait le constat que nous n’irons vers aucun développement tant que nous n’aurons pas compris la nécessité de demeurer nous-mêmes, d’apporter une partie de notre culture dans nos réalisations. Nos cases, qu’elles soient rondes, carrées, rectangulaires ou construites autrement, peuvent être modernisées. Nos matériaux traditionnels peuvent parfaitement résister au temps et sont plus adaptés à nos climats. Au moment où les architectes ivoiriens s’apprêtent à organiser leur Salon baptisé Archibat, il est peut-être temps de mener cette nécessaire réflexion sur la manière d’apporter une partie de notre âme africaine à nos villes.

Venance Konan

Read 2034 times Last modified on mercredi, 04 novembre 2015 22:51