Comment chasser les investisseurs

mercredi, 21 août 2013 23:35
Venance Konan Venance Konan Crédits: fratmat

Un de mes amis européens qui a longtemps vécu dans notre pays est sur le point de prendre sa retraite. Il dirige un organisme de coopération de son pays. Il a décidé de passer sa retraite dans notre pays dont il est tombé amoureux. Il a même été fait officier dans l’ordre du mérite ivoirien. Il a donc décidé d’investir dans un complexe hôtelier dans une ville du littoral de notre pays. Il acquis un terrain, apuré tous les droits, fait toutes les démarches et commencé à construire son complexe.

À ce stade, en principe, un pays comme le nôtre qui est désespérément à la recherche d’investisseurs capables d’absorber, un tant soit peu, son taux de chômage à deux chiffres devrait dérouler le tapis rouge à cet homme. Ou bien ? Eh bien non ! Un jour, il a trouvé écrit en lettres rouges « AD » sur ses bâtiments. Cela signifie « À détruire ». La mairie voulait détruire ses travaux. Lorsqu’il a rencontré le maire, ce dernier l’a abreuvé d’injures du genre : « Vous les Blancs-là,vous croyez quoi ? Que vous êtes les maîtres partout ? » Mon ami a touché un certain nombre de personnes et d’après les derniers échanges de mails qu’il a eus avec un proche de ce maire et que j’ai pu voir, il y aurait eu un malentendu, il n’aurait jamais

été question de détruire ce qu’il avait construit. À la bonne heure ! Espérons que les choses se passent bien jusqu’à ce que mon ami finisse de construire son complexe hôtelier.

Cet ami n’est pas le seul investisseur que nous décourageons ainsi, quand nous ne les chassons pas carrément. Un autre ami européen m’avait dit une fois ceci : « Votre Président se décarcasse pour faire venir des investisseurs chez vous, mais dès qu’ils arrivent, vous faites tout pour les faire repartir au plus vite et leur enlever toute envie de revenir. » Et ce dernier de m’énumérer certains de nos comportements propres à faire fuir tout investisseur qui n’est pas « serré de notre pays. » « D’abord il y avait toutes les galères pour obtenir un visa ivoirien à partir de l’Europe. Il paraît que les choses sont en train de s’améliorer à ce niveau. Ensuite, si cet investisseur arrive en pleine nuit et que personne n’est allé le chercher à l’aéroport, il court tous les risques de se faire escroquer ou même agresser par le chauffeur de taxi. Puis, il doit affronter l’administration ivoirienne et les Ivoiriens, en général, qui vont, à tous les niveaux, chercher à le plumer. De gros efforts ont été faits par le Cepici pour aider cet investisseur, mais ce dernier n’a pas que cet organisme comme interlocuteur. S’il achète un terrain, par exemple, dès qu’il aura fini de payer, au moins trois personnes vont surgir d’on ne sait où pour dire qu’elles sont, elles aussi, les propriétaires de ce terrain. Enfin, il lui faudra trouver des gens compétents et sérieux pour construire son usine, ce qui n’est pas aussi évident. Si l’investissement est fait à l’intérieur du pays, les villageois du coin, en particulier les jeunes gens susceptibles d’avoir du travail grâce à cet investissement, avec leurs chefs en tête, vont vouloir que cela  règle tous leurs problèmes de baptêmes, mariages, funérailles, matches de football, rentrées scolaires des enfants, fins de mois difficiles, tout, tout, tout. Et en plus, ils lui demanderont de partager ses bénéfices avec eux. Et si jamais il refuse, ils sont capables d’aller saboter ses réalisations. »

Il ne s’agit pas là d’une caricature. C’est ce que nous faisons subir à tous ceux qui souhaitent investir chez nous, qu’ils soient Ivoiriens ou étrangers. Combien d’entre eux ne sont-ils pas repartis, dégoûtés ? Combien ne sont-ils pas partis de chez nous pour s’installer au Ghana voisin qui semble avoir compris comment attirer les investisseurs, ce qui lui vaut le succès que l’on lui connaît aujourd’hui ?

Le Président de la République veut faire émerger notre pays à l’horizon 2020. Si chacun de nous ne joue pas sa partition, ce sera juste un rêve.

Venance Konan

 

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