choc des civilisations

jeudi, 08 janvier 2015 00:26
Venance Konan Venance Konan

Le journal français Charlie Hebdo a été victime, hier matin, d’un odieux attentat terroriste qui a coûté la vie à une douzaine de personnes, parmi lesquelles la crème du dessin satirique en France que sont Wolinski, Charb, Cabu et Tignous.

Est-ce un hasard si cet attentat se déroule le jour même où sort le dernier livre de Michel Houellebecq intitulé  Soumission dans lequel il parle d’une France qui, en 2022, serait dirigée par un musulman ? Un livre qui suscite de nombreuses polémiques, en ce moment, en France.     J’ai connu Charlie Hebdo lorsque j’étais au collège, grâce à l’un de mes professeurs français. Ce journal avait succédé à un autre qui s’appelait Hara Kiri et qui avait été interdit de publication par le ministre français de l’Intérieur de l’époque, pour avoir titré, au lendemain de la mort du général de Gaulle : « Bal tragique à Colombey : un mort. » Huit jours auparavant, un incendie avait ravagé une boîte de nuit à Paris, tuant 146 personnes, et toute la presse avait titré « Bal tragique à Paris : 146 morts. » Charlie Hebdo avait été créé par les animateurs de Hara Kiri pour contourner l’interdiction. C’est grâce à Charlie Hebdo que je découvris les vertus de la caricature et de l’impertinence. Cabu, Wolinski, Reiser, le professeur Choron, Cavanna, Siné, Willem, Delfel de Ton, Vuillemin, ses dessinateurs, devinrent mes héros. Au cours de son existence, le journal connut plusieurs fortunes, des bonnes et des moins bonnes. En 2006, Charlie Hebdo publia une série de caricatures du prophète Mahomet, ce qui fut très diversement apprécié, aussi bien par des musulmans que par des personnes d’autres confessions, parce que la religion musulmane interdit de représenter son prophète… en image. En novembre 2011, le journal fut victime d’une bombe incendiaire. J’eus à y faire quelques piges en 2009, lorsque mon amie Sylvie Coma en était la directrice de rédaction adjointe. Et c’est à cette époque que je connus Charb et Cabu. Je ne dirai pas qu’ils furent des amis. Nous échangeâmes juste des poignées de main, pleines d’émotion pour moi qui voyait là mes idoles en chair et en os. La maison d’édition de Charlie, Les échappées, me proposa d’écrire un livre qu’elle éditerait, mais le projet n’aboutit pas, pour cause de désaccord sur le contenu. Ce fut un éditeur suisse qui le publia sous le titre « Chroniques afro sarcastiques - 50 ans d’indépendance, tu parles ! » et ce fut le livre qui me fit véritablement connaître en France.

C’est dire le choc que j’ai ressenti hier, lorsque j’ai appris ce qui s’était passé au siège de Charlie Hebdo et que j’ai vu les images à la télévision. Depuis quelque temps, la France, tout comme la plupart des pays occidentaux, s’attendait à un attentat sur son sol. Mais personne ne s’attendait à ce que des journalistes soient la cible des terroristes.

En 1996, l’Américain Samuel Huntington avait publié son essai « Le choc des civilisations »  qui, à l’époque, avait suscité de nombreux débats. Il y énonçait qu’après la fin de l’affrontement entre les blocs de l’Est et de l’Ouest ou si l’on veut entre les idéologies communistes et capitalistes, la nouvelle guerre opposera des blocs culturels, des blocs religieux ou, plus précisément, les mondes musulman et chrétien. Est-ce à ce choc des civilisations que nous assistons en ce moment ? Aux Proche et Moyen-Orient, dans certaines contrées de l’Extrême-Orient, dans le Sahel africain, dans la Corne de l’Afrique, dans le nord du Nigeria, dans le Caucase russe, nous assistons à la montée en puissance de mouvements djihadistes pour qui « la guerre sainte » est l’unique raison de vivre et le monde occidental ou, à défaut, sa culture, la cible à abattre. Le rêve de tous ces djihadistes est de porter la guerre au cœur du monde occidental. Cela fut fait, en septembre 2001, aux États-Unis, avec les attentats des tours jumelles de New York et dans plusieurs pays européens à travers plusieurs attaques contre des personnes ou groupes bien ciblés. La nouveauté, depuis quelque temps, est que les djihadistes ont réussi à séduire de jeunes Européens, originellement de culture chrétienne, et à les transformer en tueurs prêts à semer la mort dans leurs propres pays. Les meurtres d’hier sont les plus importants que la France ait connus depuis des décennies. Ils ne seront, malheureusement, pas les derniers. Parce que les djihadistes sont déterminés et n’ont pas peur de la mort. Au contraire, leur rêve est de mourir en martys, c’est-à-dire au combat contre les mécréants que sont tous ceux qui ne partagent pas leur vision. Quelle sera la réponse de la France et, plus généralement, du monde occidental ? Au-delà des mesures de sécurité qui vont se renforcer, au risque d’empiéter sur les libertés individuelles, nous allons certainement assister à une montée de l’extrême droite, de la xénophobie et de l’islamophobie et, peut-être un jour pas très lointain, à de véritables affrontements entre les populations européennes de cultures chrétienne et musulmane. La troisième guerre mondiale risque d’être religieuse. Et elle n’est pas très loin.

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