Calixte et compagnie

mardi, 10 juin 2014 23:34

Il y a quelques semaines, Mme Affoussiata Bamba-Lamine, notre ministre de la Communication en visite officielle au Cameroun, fut bassement insultée par un journal de ce pays. Depuis hier, M. Guillaume Soro, président de notre Parlement, est au Cameroun, à l’invitation de son homologue camerounais.

Et bien avant son arrivée, une partie de la presse et de l’opposition de ce pays ont commencé à s’en prendre à lui, amenant ainsi l’Assemblée nationale ivoirienne à faire une mise au point (voir Fraternité Matin du mardi 10 juin 2014.) Depuis le début de notre crise dite post-électorale, une certaine intelligentsia camerounaise a un problème avec notre pays. Tout le monde se souvient des violentes diatribes de l’écrivaine camerounaise Calixte Beyala et de certains autres intellectuels camerounais contre le Président Ouattara et leur soutien sans réserve au régime de Laurent Gbagbo. Jusqu’à ce jour, ces intellectuels n’ont toujours pas « reconnu » la légitimité de M. Ouattara et ceux de leurs compatriotes qui tentent de nuancer les choses ou de donner un autre point de vue que le leur sont voués aux gémonies. Un confrère camerounais qui a réalisé un documentaire sur Laurent Gbagbo et qui ne le présentait pas comme un héros de la lutte anticoloniale injustement incarcéré, a été violemment attaqué par la presse de son pays. Pourquoi une telle prise de position de la part de cette intelligentsia camerounaise ? Le fin mot de l’histoire m’a été donné par un confrère camerounais à qui je posai un jour la question. Il me répondit ceci : « Mon cher ami, dites à M. Ouattara que nous n’avons rien contre lui. Notre problème est avec la France. Dès qu’elle prend une position quelque part, nous soutenons l’autre camp. Si la France avait soutenu M. Gbagbo, nous aurions soutenu M. Ouattara. »

Le problème d’une partie des Camerounais avec la France se trouve dans les affres de l’indépendance de leur pays. En 1948, un mouvement de libération nationale baptisé Union des populations du Cameroun (Upc), vit le jour pour réclamer son indépendance du pays. Il fut durement réprimé par la colonisation française. à partir de 1953, il entama une lutte armée qui ne s’acheva qu’en 1970, c’est-à-dire dix ans après l’indépendance du pays. Ses principaux leaders qu’étaient Ruben Um Nyobé, Félix Mounié, Ernest Ouandié furent assassinés ou exécutés. On parle de dizaines de milliers de morts. Une histoire qui a traumatisé plusieurs générations de Camerounais. Durant cette guerre, la France avait toujours soutenu le pouvoir d’Amadou Ahidjo, le premier président du Cameroun indépendant. C’est cela qu’une partie de la population n’a jamais pardonné. Le paradoxe est que les intellectuels les plus remontés contre la France vivent tous sur les bords de la Seine et ont souvent la nationalité française. Alors, à défaut, de combattre frontalement le pays qui leur donne leur pitance et leur rayonnement international (que serait devenue Calixte Beyala sans la France ?), ils préfèrent, par transposition, s’en prendre ‘’courageusement’’ à tous ceux que la France est supposée soutenir ; et soutenir tous ceux qui se proclament anti-français. Au-delà de toute raison. Ainsi, dans l’imaginaire de certains Camerounais, le Laurent Gbagbo que nous connaissons si bien est devenu le nouveau Ruben Um Nyobé, le nouveau martyr de l’indépendance africaine. Et par conséquent, tous ceux qui ont contribué, de près ou de loin, à sa chute ne méritent  qu’injures et opprobre. Heureusement, ceux-là ne constituent qu’une infime partie de l’opinion camerounaise, très loin des vues des autorités de ce pays qui n’ont cessé de renforcer les relations entre le Cameroun et la Côte d’Ivoire.

Nous comprenons parfaitement les rancœurs de ces frères camerounais contre la France. Mais les autorités ivoiriennes actuelles et passées ne sont pour rien dans cette partie de leur histoire. Chaque pays a ses blessures propres, nées de son histoire, et les soigne à sa façon. Chacun est libre de lire l’histoire de notre dernière élection présidentielle à sa manière et de choisir librement ses héros. Mais on ne change pas le cours de l’histoire. Ce qui devrait compter pour nous, Africains, tous logés à la même enseigne du sous-développement, c’est la recherche des voies et moyens pour vaincre cette fatalité. Nos dirigeants ont compris que l’une de ces voies est l’union de nos forces et de nos moyens. C’est ce qui explique les visites rendues par notre Chef d’Etat, notre ministre de la Communication et le président de notre Assemblée nationale au Cameroun. Intellectuels africains, arrêtons de pleurer sur notre passé, arrêtons de lancer l’anathème sur les autres et affrontons courageusement nos défis présents et à venir.

 

 

 

 

 

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