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Africa Paradis

jeudi, 13 juin 2013 00:24

Africa Paradis est le titre d’un film du Béninois Sylvestre Amoussou sorti en 2007. Il raconte l’histoire de deux jeunes français qui cherchent à émigrer en Afrique, à une époque où l’Europe, devenue très pauvre, a sombré dans la misère, tandis que l’Afrique, est devenue très prospère. La voie du salut pour les jeunes européens est de fuir en Afrique, avec ce que cela entraîne comme tracas.

Le film était excellent, mais nous disions que tout cela n’était que de la fiction, de la science-fiction même, puisque nous n’étions pas près de voir cela de notre vivant, ni même de celui de nos enfants.       Et voilà que dimanche dernier, je tombe sur un reportage d’une chaîne de télévision française sur l’immigration des Espagnols au Maroc. Selon ce reportage, ils seraient des milliers d’Espagnols, chassés de leur pays par la crise économique et le chômage, qui vont chercher du travail dans le bâtiment au Maroc. Et il y aurait de nombreux Espagnols sans papiers qui vivraient clandestinement au royaume chérifien et seraient, de ce fait, menacés d’expulsion.

Non, ce n’est pas de la fiction ! Depuis quelque temps, ils sont nombreux, ces Européens qui cherchent une nouvelle vie dans les pays du Sud. Les Portugais vont, de préférence, au Brésil, en Angola ou au Mozambique, tandis que les Espagnols vont au Maroc ou en Amérique latine. Notre chroniqueuse, Catherine Morand en avait fait cas dans ces colonnes, il y a quelques mois. Très peu de pays européens échappent, en ce moment, à la crise. Il y a eu la Grèce, le Portugal, l’Espagne, l’Italie, l’Irlande. Mardi dernier, nous apprenions que la Grèce avait fermé sa télévision publique pour faire des économies, mettant ainsi à la porte plus de 2600 employés. Pour se conformer aux prescriptions de l’Union européenne qui a conditionné son aide à une réduction du nombre de fonctionnaires.  Ça ne vous rappelle pas ce que l’on avait appelé « Ajustement structurel» chez nous, lorsque nous étions obligés par les institutions financières internationales de mettre des milliers de fonctionnaires au chômage avant de pouvoir bénéficier de leur aide ? Dur, dur. Nous, nous n’avions pas été obligés de fermer nos télévisions et radios. La France, notre vieille amie, se bat comme elle peut, mais au fil du temps, la situation ne fait qu’empirer. Personne ne voit comment François Hollande pourra inverser la courbe du chômage. Qui sait si bientôt nous n’aurons pas une vague de Français venant chercher pitance chez nous ? Il y a quelques jours, mon ami Marcel, restaurateur à Grand-Bassam, me disait que les Blancs qui viennent dans son restaurant ne sont plus comme ceux d’avant. « Aujourd’hui, même les Blancs réfléchissent longtemps avant de commander un plat. Quand ils viennent avec femmes et enfants, ils font beaucoup de calculs mentaux avant de commander et, généralement, ils prennent les plats les moins chers. » Si nous manœuvrons bien, nous pourrions obtenir à bas coût la main-d’œuvre qualifiée qui nous fait défaut pour amorcer notre émergence.

Nous sommes en train d’assister à un tournant de l’histoire de l’humanité où la toute-puissance de l’Europe est en train de finir. Aujourd’hui, c’est l’Asie, l’apathique Asie d’hier qui triomphe, qui dicte sa loi. L’Europe s’effondre sous les coups de boutoir de la Chine, de l’Inde, de Singapour, de la Malaisie et le monde tourne désormais à l’envers. Et me viennent en tête ces vers d’Aimé Césaire dans

son “ Cahier d’un retour au pays natal ” :

« Ecoutez le monde blanc

Horriblement las de son effort immense

Ses articulations rebelles craquer sous les étoiles dures

Ses raideurs d’acier bleu transperçant la chair mystique

Ecoute ses victoires proditoires trompeter ses défaites

Ecoute aux alibis grandioses son piètre trébuchement

Pitié pour nos vainqueurs omniscients et naïfs »

Et notre Afrique dans cette histoire ? Ecoutons encore Césaire :

« Je vois l’Afrique multiple et une verticale dans la tumultueuse péripétie, avec ses bourrelets, ses nodules, un peu à pan, mais à portée du siècle, comme un cœur de réserve. »

Oui, l’Afrique peut être un cœur de réserve, si elle prend elle-même conscience de ce qu’elle est et peut être, si elle se lève pour affronter crânement les bourrasques de la modernité. Aujourd’hui, l’Afrique intéresse le reste du monde. Elle est devenue la terre d’avenir. Il ne reste plus aux Africains qu’à s’éveiller, non pas pour faire trembler le reste du monde, mais pour le faire espérer. Il reste aux Africains à s’intéresser à leur continent. Et à l’aimer.

Venance Konan

 

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