Émergence et pauvreté

Émergence et pauvreté

vendredi, 30 janvier 2015 00:00
Venance Konan Venance Konan

Si j’en crois le confrère Notre Voie du mercredi 28 janvier 2015, Mgr Marcellin Yao Kouadio, évêque de Yamoussoukro a déclaré ceci dans son homélie du 25 janvier dernier : « L’Afrique se présente comme un gâteau de guerre, l’émergence est chantée partout alors que les gens ont faim et n’ont même pas le minimum pour se soigner » (page 5).

La déclaration est intéressante et entre dans le droit fil de ce que l’on attend de l’église, surtout depuis l’avènement du pape François, qui veut que l’institution qu’il dirige se mette en priorité au service des plus pauvres. L’évêque de Yamoussoukro a donc raison de plaindre la situation des pauvres, de ceux qui ont faim et n’ont pas le minimum pour se soigner. Mais il faut cependant faire attention à l’association des mots. Y a-t-il un rapport entre le fait que l’émergence soit chantée partout et la situation de certains qui ont faim et n’ont pas le minimum pour se soigner ? Qui a dit que l’on ne doit parler d’émergence que lorsque les problèmes de pauvreté sont réglés ? Je crois, pour ma part, que c’est justement parce que trop de gens parmi nous ont faim et n’ont pas de quoi se soigner qu’il faut parler d’émergence. Non pas comme une incantation mais comme un objectif à atteindre avec méthode.

Qu’est-ce que l’émergence ? C’est, dirais-je, notre volonté de sortir de notre condition de pauvres, d’améliorer nos conditions de vie. L’émergence, c’est la volonté de développer nos pays, d’y éradiquer les maux qui les minent, de faire en sorte qu’une majorité de personnes y vivent de manière décente. Vous me direz peut-être ce que signifie vivre de manière décente. Je dirais que c’est vivre dans un minimum de confort, dans un environnement sain, avec notamment l’électricité, l’eau potable, les moyens modernes de communication que sont le téléphone portable et internet, et en ayant la possibilité de régler un certain nombre de problèmes tels que la faim, l’éducation des enfants, les soins de santé, les déplacements. C’est à cela que nous devons travailler. J’ai la désagréable impression que bon nombre de nos compatriotes attendent, les bras croisés, que le Président Ouattara leur apporte tout cela sur un plateau d’argent. L’émergence ou le développement, si l’on veut, c’est chacun de nous, par son travail, qui doit l’apporter au pays. Pendant trop longtemps, nous avons attendu que ce soit le gouvernement qui fasse tout à notre place. Puis, nous et nos gouvernements, avons attendu que ce soient les autres qui viennent développer nos pays à notre place pendant que nous dansions. D’où nos sempiternelles complaintes sur l’aide toujours insuffisante, notre mentalité de mendiants à qui les autres doivent tout donner  (notre phrase fétiche est « donne-moi cadeau »). Pour nous, les mots « coopération » et « don » sont synonymes, surtout lorsqu’il s’agit de nos rapports avec les pays du Nord. Nous n’employons jamais le mot coopération dans nos rapports entre pays très pauvres du Sud, surtout entre pays d’Afrique subsaharienne, puisque personne ici ne fait de cadeau à l’autre.

L’émergence de notre pays, c’est chacun de nous qui doit l’amener. Il y a bien sûr ce que l’état doit faire, mais le plus gros du travail est entre nos mains. C’est par nos initiatives, par l’utilisation de notre intelligence dans un sens positif que nous construirons nos pays. C’est John Kennedy, ancien Président des États-Unis, qui avait dit, dans son discours d’investiture « Ne demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, mais plutôt ce que vous pouvez faire pour votre pays. » Chez nous, c’est exactement le contraire. Nous ne nous demandons jamais ce que nous pouvons faire pour nous-mêmes ou la main dans la main avec les autres hommes, mais toujours ce qu’ils, surtout s’ils sont d’une autre couleur, peuvent faire pour nous. Ce que nous pouvons commencer déjà à faire pour notre pays, et au-delà, pour nous-mêmes, c’est de nous élever au-dessus de certaines pratiques obscurantistes qui font de nous juste des criminels, pour ne pas dire des monstres, telles que celles que nous connaissons en ce moment dans notre pays, à savoir les crimes rituels. Ce que nous pouvons commencer à faire pour notre pays, et au-delà, pour nous-mêmes, c’est d’agir avec plus de raison que d’émotion.

L’émergence, c’est un objectif. Mais ne nous faisons pas d’illusions. Même si nous y parvenons, il y aura toujours des gens qui auront faim, qui n’auront pas le minimum pour se soigner. Les États-Unis d’Amérique, le pays le plus développé au monde ; le Japon ; l’Europe de l’Ouest, tous ces pays qui nous font rêver, ont toujours leurs pauvres et leurs mendiants. Malheureusement !

Venance Konan

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