Musique: En France, le reggae bouge encore

vendredi, 10 mai 2013 14:42

De loin, le constat est sévère pour le reggae. Plus qu’une perte de vitesse, cela ressemble à une dégringolade. Aucune locomotive pour tirer le train. Les médias, qui ne lui ont jamais offert une large diffusion, ont réduit la dose au niveau le plus bas. Les ventes de CDs se sont effondrées, comme pour les autres styles. Les maisons de disques ne s’y intéressent plus. Coup de grâce : le film documentaire Marley, aux allures de superproduction et réalisé par Kevin McDonald (Un jour en septembre, Le Dernier Roi d’Ecosse), a attiré à peine 26.000 personnes en France en 2012.

Musique:  En France, le reggae bouge encore

Convalescent ou en phase terminale, le reggae en France ? L’état du patient pose question. Et si les raisons de s’inquiéter sont bien fondées, de nombreux indices laissent à penser que cette scène est en train de se reconstruire avec d’autres référents. Une autre façon de voir la musique jamaïcaine et son prophète, 32 ans après la mort de Bob Marley, survenue le 11 mai 1981.

“J’aimerais voir flotter dans les airs le drapeau rouge-jaune-vert, que le Conquering lion fasse partie de l’atmosphère”, entonne Yaniss Odua sur la chanson qui ouvre son nouvel album, Moment Ideal. En une phrase, tant sur le fond qui évoque les codes reggae-rasta que sur la forme caractérisée par l’emploi du conditionnel, le chanteur martiniquais résume la situation dans laquelle se trouve aujourd’hui la musique qu’il défend depuis vingt ans. Pas vraiment un passage à vide, mais un entre-deux avec ses incertitudes, ses paradoxes qui désorientent.

Lui qui s’était fait remarquer avec Tiken Jah Fakoly pour Y’en a marre en 2002 et avait signé un deal avec une major du disque, sait bien que la popularité du reggae à tendance à suivre des courbes sinusoïdales, et qu’il ne suffit pas d’être sur la crête, pour décoller. L’ancien espoir de la scène hexagonale n’a pas pour autant baissé les bras. En témoigne ce nouveau disque, réalisé en Jamaïque par Clive Hunt, qui fut l’un des artisans du succès de Pierpoljak à la fin du siècle dernier. Cette époque-là (plus de 300.000 exemplaires de Kingston Karma vendus) paraît révolue. Et pas uniquement pour l’auteur du tube Je sais pas jouer, qui se produit désormais dans des lieux plus confidentiels comme chez Paulette près de Nancy, ou en banlieue toulonnaise dans une salle de 200 personnes avec une autre ancienne gloire du reggae made in France : Tonton David !
 
Le duo Raggasonic, de retour avec un album après un break de dix ans, fait à peine mieux avec des salles à moitié remplies. Quant aux Sinsemilia, leur tournée d’été se réduit cette année à une poignée de dates ce qui est à peine imaginable au regard de leur activité passée, même avant d’affoler les compteurs avec Tout le bonheur du monde.
 
Aucune locomotive pour tirer le train

De loin, le constat est sévère pour le reggae. Plus qu’une perte de vitesse, cela ressemble à une dégringolade. Aucune locomotive pour tirer le train. Les médias, qui ne lui ont jamais offert une large diffusion, ont réduit la dose au niveau le plus bas. Les ventes de CDs se sont effondrées, comme pour les autres styles. Les maisons de disques ne s’y intéressent plus. Coup de grâce : le film documentaire Marley, aux allures de superproduction et réalisé par Kevin McDonald (Un jour en septembre, Le Dernier Roi d’Ecosse), a attiré à peine 26.000 personnes en France en 2012.

Mais en y regardant de plus près, tous les feux ne sont pas au rouge. Car dans le même temps, le documentaire Rude Boy Story, qui plonge dans l’univers du groupe stéphanois Dub Inc. en tournée, est vu par 10.000 spectateurs dans une centaine de cinémas.
En live, les valeurs sûres jamaïcaines, africaines ou européennes, à l’image de l’Italien Alborosie, ont toujours la côte. Des formations moins accessibles et surtout moins connues, comme Midnite, révélation des Îles Vierges, bénéficient d’une aura presque inespérée lors de leur passage à Paris ou Montpellier. Les exemples ne manquent pas, y compris lorsqu’il s’agit de Frenchies : à Marseille, en février, la soirée United for Jamaica, réunissant les pointures locales (Raspigaous, Papet J, Toko Blaze…) afin de récolter des fonds pour construire un centre culturel à Kingston, est prise d’assaut. Ils seront plusieurs centaines à ne pas pouvoir entrer dans les Docks.
 
Dans la lignée de Danakil, qui fait figure de leader du mouvement hexagonal, Broussaï laboure le pays sans relâche, gagnant chaque fois les faveurs d’un public toujours croissant. Les Franciliens de Colocks, mieux servis par leur second album de bonne facture, ou les Toulousains de The Banyans, auteurs du récent Steppin’ Forward, suivent le mouvement. En termes de production, Dubwise Factory est devenu avec le temps plus qu’un studio, plutôt un des centres de gravité de cette scène. Le mini-album Paname yard de Jahill, chanteur de la banlieue parisienne, en est la nouvelle illustration.
 
Un passage de témoin

La recomposition du paysage reggae – car c’est bien de cela qu’il s’agit – n’est pas que le contrecoup logique du léger effet de mode dont il a été l’objet. Combien de chanteurs et musiciens des groupes qui symbolisent ce renouveau étaient nés il y a trente-deux ans, à la mort de Bob Marley ? Pour eux, forcément, l’image du roi du reggae est décontextualisée, ce qui en change la perception sans toutefois en altérer la nature profonde.
 
“On le voit comme un très grand compositeur, songwriter qui a su, avec une force de dingue, propager un message dans le monde”, confie Bastien, un des quatre chanteurs du groupe Obidaya qui perpétue, sur son disque éponyme, l’esprit des harmonies vocales que pratiquaient les Jamaïcains des Abyssinians, des Congos, d’Israel Vibration…
En se mettant à son compte, après s’être illustré dans l’ombre comme beatmaker ou en tant que choriste pour Maxxo, le Guyano-Surinamais Patko, installé à Grenoble depuis huit ans, se révèle par un coup d’éclat : son album Just Take It Easy, à la fois construit, cohérent et naturel, suffit à comprendre que le reggae en France ne va pas si mal.
 
Quarante ans après la sortie du 33 tours Catch A Fire, qui a marqué les débuts internationaux de Bob Marley, la musique jamaïcaine fait partie du décor. Le reste n’est au fond qu’une histoire de cycles et de passage de témoin entre générations.


RFI

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